Fermeture des bars : la vie en société, victime collatérale de l’épidémie – France Culture – 05/10/2020

Victimes collatérales du Covid, cafés et bars jonglent entre fermetures et menaces de fermeture. C’est tout un pan de notre vie sociale qui s’écroule.

Un bar aux Folies-Bergère d’E. Manet (Fondation Vuitton, Paris) – CC BY 2.0 Crédits : Jean-Pierre Dalbéra

Porter un masque à peu près partout c’est contrariant, la fin de la traditionnelle bise, l’est aussi, ou pas, selon certains et certaines c’est une libération, la publication quotidienne du nombre de malades et de morts de la Covid 19 ne nous porte pas non plus à la joie mais il y a une interdiction qui ouvre une guerre culturelle : la fermeture des bars, les portes closes de ces endroits où l’on boit seul ou accompagné mais dehors.

Boire dehors en France c’est un patrimoine culturel, une association a même fait la demande de classement des bistrots parisiens au patrimoine mondial de l’humanité. L’argument massue qui conduit à leur fermeture : c’est encore le seul endroit, avec les restaurants où attablés, on peut être ensemble sans être masqués. Parce que le café c’est bien ça : un espace commun où l’on peut être entouré même dans sa solitude, profiter du spectacle des corps en société, prendre de la place dans l’espace public sans avoir l’air louche ou éruptif, la table de café c’est un espace public à l’usage facile.

L’abus d’alcool qui nous embrouille l’esprit et nous fait oublier les règles élémentaires de la sécurité sanitaire et de la pudeur, qui débride, qui donne accès à l’exubérance pour ceux qui n’en ont habituellement pas, cette consommation plus ou moins maîtrisée préoccupe les partisans de la sobriété et les autorités publiques depuis longtemps. A ce titre, la loi de 1914 qui contraignait à la fermeture précoce des pubs au Royaume-Uni a pourtant démontré un semi-échec. Contraints de vivre en un laps de temps plus court la fameuse sortie au pub, les buveurs n’ont pas toujours restreint leur consommation mais ils ont surtout inventé le binge drinking, la beuverie expresse ou l’alcoolisation rapide, pour atteindre l’effet escompté : prendre du temps et si possible du bon, accessoirement atteindre l’ivresse qui le fait oublier, ce temps. Parce qu’il y a une pratique relativement répandue dans les pays du Nord, nettement repérée par le géographe Gilles Fumey: la culture de la cuite !

Le café c’est aussi le lieu où se retrouvent les déracinés, ces migrants de l’intérieur ou de l’extérieur qui peuplent sans discontinuité les grandes villes de l’ère industrielle. Il y a de petits ou de grands cafés où l’on va pour boire mais pas seulement : pour se réchauffer, pour sortir des logements urbains étriqués qui nourrissent encore aujourd’hui l’urbaphobie, pour lire, pour s’informer, pour sentir la société. La nostalgie des cafés par anticipation, ce n’est pas le regret des cuites de trottoir mémorables ou de l’apparat social, c’est aussi se rendre compte qu’ils constituent un lieu où se déroule une partie de quelque chose dont on n’arrivera pas à se passer : la vie en société, victime collatérale de l’épidémie.

Source : Fermeture des bars : la vie en société, victime collatérale de l’épidémie

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