Les restrictions reviennent, mais le pire est passé ! – Courrier International – 04/10/2020

Certes, nos libertés sont de nouveau restreintes, mais nous sommes en territoire connu et nous ne vivrons plus les horreurs du début de l’année, assure Hugo Rifkind du Times de Londres dans un billet plein d’espoir.

La semaine dernière, je suis allé à Édimbourg, j’étais libre pour la soirée, et j’ai eu la surprise de passer des moments merveilleux. J’ai grandi là-bas, et d’habitude, quand je suis de retour pour une soirée, j’en profite pour retrouver de vieux camarades de classe au pub, où nous nous racontons nos vies de pères de famille en nous disant à quel point nous sommes sur les rotules. Mais la “règle des six” en vigueur en Écosse limite les rencontres à seulement deux foyers, ce qui fait que j’ai dû les rencontrer un par un. C’était comme du speed dating amical.

Avec le dernier, mon plus vieil ami, on a trouvé une épicerie du coin, puis on s’est assis dans les Meadows, le jardin public au sud du centre-ville. Une bière plus tard, on a commencé à avoir froid, donc on a loué des vélos et on est partis dans le noir complet de Holyrood Park pour atteindre le village de l’autre côté, celui où nous avons passé notre enfance. Il fait toujours plus chaud quand on bouge, non ? Le parc était envahi par des étudiants en première année qui n’avaient pas d’autre endroit où aller, mais le village, à minuit, était aussi tranquille qu’un décor de cinéma abandonné. Nous en avons fait le tour, deux hommes d’âge moyen qui pédalaient, impressionnés, dans les allées où nous avions fait du vélo pour la première fois ensemble peut-être trente-cinq ans plus tôt. Sur le chemin du retour vers mon hôtel, j’ai repensé aux jours les plus sombres d’avril, à tous ces apéros sur Zoom un peu coincés, à la fois désespérés et pleins d’espoir. Et j’ai alors eu le sentiment de n’avoir jamais été aussi heureux.

Comment allons-nous faire pour tenir six mois de plus ? Il le faudra bien. Au moins. Feuilletant un quotidien parmi d’autres hier, j’ai aperçu un article sur toutes les nouvelles mesures de restriction qui se profilent, sous le titre “Les pubs vont boire la tasse”. Quand même les pubs se mettent à boire, ça s’annonce mal.

Des semaines démentes

Boris Johnson, qui semble avoir pris si souvent pour modèle le maire dans Les Dents de la mer, donne maintenant l’impression d’osciller rapidement entre “C’est votre devoir public de retourner dans l’eau !” et “Si vous allez nager, vous n’aurez qu’à vous en prendre à vous-mêmes !”, s’attirant ainsi le mépris d’à peu près tout le monde. Quant aux autres, pendant ce temps-là, ils se crêpent le chignon pour savoir si on devrait ou non dénoncer nos amis et nos voisins. La seule chose qui devrait nous choquer, c’est que ça puisse encore justement nous choquer. Au printemps, nous avons tous vu le virus se répandre en Europe tout en nous racontant qu’il ne viendrait pas jusqu’ici. Un exploit que nous ferions bien de ne pas rééditer.

D’ailleurs, à propos de vendre vos voisins, souvenez-vous que ce que veut la ministre de l’Intérieur Priti Patel, c’est que vous les balanciez s’ils font la fête. Ce qui n’est déjà pas brillant, certes, mais, la dernière fois, vous pouviez les donner parce qu’ils sortaient courir pour la deuxième fois de la journée. Rappelez-vous, ce n’est pas si vieux, cette semaine démente où des conseils municipaux ont réprimandé des commerçants parce qu’ils vendaient des articles “non essentiels” comme des œufs de Pâques. Et n’oubliez pas comment des randonneurs illégaux ‒ de la rando illégale ! ils n’étaient même pas à poil ! ‒ avaient été humiliés en ligne à l’aide de vidéos prises par des drones de la police. Ni qu’il était carrément impensable d’oser prendre sa voiture pour aller promener son chien.

Et souvenez-vous aussi, si vous le pouvez, de votre propre état mental durant tous ces événements. Soyez honnêtes, tant à propos de votre terreur que de votre naïveté. Ou, du moins, acceptez ma propre honnêteté à ce sujet. Quand ils ont fermé les écoles, l’idée de devoir garder mes gosses chez moi, loin de leur salle de classe et de leurs amis, pendant ne serait-ce qu’un mois m’a paru d’une incommensurable monstruosité, pour ne rien dire de deux mois, ni évidemment de presque quatre.

Rappelez-vous votre panique quand vous vous êtes rués sur le papier toilette. Si, bien sûr que vous avez paniqué, ne mentez pas. Et la première fois que vous êtes allés au supermarché et que les rayons étaient vides. Vous vous souvenez que vous vous êtes dit que cela n’était que temporaire, avec une certaine jovialité, sans toutefois en être vraiment sûrs. Et les chiffres qui ne cessaient d’augmenter, encore et encore. Et Boris Johnson sous oxygène en soins intensifs, alors que tout semblait partir à vau-l’eau. Ce que je veux dire, c’est qu’on a quand même vécu de fichus moments.

Loin de moi l’idée de minimiser les désagréments qui nous attendent dans les prochains mois, en particulier les dégâts sur le plan économique, mais ça ne va ressembler en rien au printemps dernier. Même si le nombre d’infections était aussi catastrophique ‒ ce qu’il ne sera pas ‒, le prochain pic pâlira à côté du premier. Nous ne serons pas confrontés à la nouveauté, en territoire inconnu. Notre monde a pris du retard, il n’a pas déraillé. Moins une horreur qu’un embarras. Rien que l’on n’ait pas déjà fait.

Nous avons traversé un sacré truc

Il est maintenant curieux de voir à quel point nous sommes peu disposés à parler du traumatisme mental qu’a représenté la première moitié de 2020. La santé, les morts, l’effondrement économique, tout ça fait partie du discours collectif, on le retrouve jour après jour dans les chamailleries politiques en public. Mais le désespoir, la peur ? Ces jours où il était difficile de croire que la vie pourrait reprendre un cours ne serait-ce que vaguement normal ? Pas trop, hein. Personne ne tient vraiment à parler de ça.

Peut-être ces expériences nous paraissent-elles aujourd’hui pathétiques, ou exagérées, ou honteuses. Il ne faut pas. Nous avons traversé un sacré truc. Il ne faut pas en minimiser la difficulté, car c’est exactement ce qui devrait nous donner confiance en notre capacité à surmonter cette épreuve une fois de plus. Parce que nous en sommes capables. Et que nous le ferons. Peut-être deux fois.

Hugo Rifkind
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Source : Les restrictions reviennent, mais le pire est passé !

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