Le monde d’après sera citoyen ou ne sera pas ! – La Fonda – 09/09/2020

Editorial. Tribune Fonda #247 « Perspectives pour le « monde d’après » »

S’indigner ne suffit plus. Pas plus qu’agir sans penser à l’après. Les milliards déversés sans réserve pour sauver notre monde donnent le tournis. Faut-il réparer ou au contraire, construire, différemment ? Et que faut-il réparer ? Nul ne conteste la violence des impacts sociaux et économiques. Des pans entiers de nos économies se sont effondrés. Des vies, des familles, des communautés tout entières sont affectées par des pertes de revenus, des pertes d’emplois, et bien plus encore.

Quels horizons leur proposer ?


Les crises sont l’occasion d’un souffle nouveau. Les exemples ne manquent pas : le New Deal (1933), le Front populaire (1936) ou le programme « Les Jours heureux » du Conseil national de la résistance (1944). Des institutions ont également incarné des utopies nouvelles : l’Organisation des Nations unies (1945), l’Organisation internationale du travail (1946). Sans parler de la naissance de la Ve République (1958), fruit de l’effondrement de la IVe.

Nombreux sont les textes fondateurs qui marquent encore de leur empreinte nos droits fondamentaux : la Déclaration universelle des droits de l’homme (et bien avant, celle de 1789) ou encore la déclaration Schuman du 9 mai 1950. Notre humanité possède cette caractéristique de choisir ses propres mythes fondateurs, qui ont la capacité d’évaluer le réel, comme le soulignait Roland Barthes1Il reste à notre génération le devoir d’écrire la page des décennies à venir. Il faut faire vite : la grande transition de l’humanité a déjà commencé2 dans un basculement sans précédent de notre rapport au temps et à la nature.

Les conséquences de nos propres actions humaines sont visibles à l’échelle d’une vie et la nature se transforme sous les dictats de l’économie, devenue « la grammaire de la politique3 ». Aussi le « monde d’après » devra-t-il se construire sur la base d’une nouvelle idéologie qui placera l’humain au centre de ses intérêts. Appelons-là « bataille culturelle », « révolution de l’imaginaire »… mais faisons confiance aux débats d’idées pour la définir.


Nombreux sont les lieux de réflexions. Tant mieux ! La Fonda y prendra sa part comme elle le fait depuis 1981. Ce numéro en témoigne, avec à la fois des synthèses de nos débats prospectifs, des entretiens et des articles d’acteurs de terrain ou d’universitaires. Il faut sortir de nos propres archipels, faire force commune avec des propositions claires et détaillées, tout en prenant en compte des inconnus et en anticipant les variables toujours plus nombreuses. Soulignons à ce titre le Second Manifeste convivialiste4 qui élabore une pensée alternative du monde.

Les défis pour construire le « monde d’après » sont nombreux.

Ils présupposent de se mettre d’accord sur la méthode. Il serait facile de se poser en procureurs de bonnes vertus, en censeurs de l’ordre établi ou pire, de chercher à imposer un monopole des valeurs. Par essence, le curseur de ces dernières est évolutif, mais son socle doit reposer sur les droits humains.

On peut débattre de notre histoire commune, on peut récuser des références culturelles, mais on doit reconnaître chacun d’entre nous pour ce qu’il est : son genre, sa couleur de peau, sa sexualité, sa liberté de croire ou de ne pas croire… Les tensions raciales qui agitent les États-Unis ou les prises de positions de la Pologne sur les personnes LGBTQI, par exemple, incarnent cette fragmentation de la société que nous avions mise en avant dans nos travaux de prospective5.

Il y a matière à s’inquiéter quand l’essence même de l’humanité est à ce point remise en cause. Il y a urgence à réagir quand le dogme prend le pas sur les idées, le débat ou la controverse. Nous serions désormais sommés de choisir notre « camp ».

Mais qui détient la vérité ?

Sur ce point, Tocqueville nous invite à la prudence car repli sur soi et désintérêt du bien commun débouchent sur le triomphe de l’individualisme. Préférer l’égalité à la liberté, écrit-il, conduit au conformisme, soit à l’avis du plus grand nombre et donc à la « tyrannie de la majorité6».


Il est plus qu’urgent de se réapproprier les décisions, de redonner aux citoyens le pouvoir d’agir, mais aussi de nous faire confiance, et tout particulièrement à la jeunesse, sacrifiée sur l’autel de la croissance. Revenons à l’essence même de la citoyenneté.

Non pas uniquement à une « communauté abstraite et utopique », mais bien comme une communauté de destin sur la base « d’individus autonomes7».

  • 1.Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957
  • 2.Christina Afriat et Jacques Theys (dir.), La Grande Transition de l’humanité – De Sapiens à Deus, FYP éditions, 2018
  • 3.Eloi Laurent, Nos mythologies économiques, Les Liens qui libérent, 2016
  • 4.Second Manifeste convivialiste : pour un monde post-néolibéral, Actes sud, 2020. Avec notamment la participation de Timothée Duverger (auteur dans ce numéro) et Roger Sue, administrateur de la Fonda.
  • 5.La Fonda, Une cartographie des tendances, 2013 (accessible en ligne : https://www.fonda.asso.fr/ressources/une-cartographie-des-tendances-societales)
  • 6.Tocqueville, Tyrannie de la majorité, L’Herne, 2018
  • 7.Dominique Schnapper, Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Gallimard, 2000

Source : Le monde d’après sera citoyen ou ne sera pas !

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