Soigner l’épidémie de peur – Le Club de Mediapart – 27/08/2020

Les cultures, les idées, les peurs se répandent suivant des mécanismes analogues à ceux des virus. Quelle analyse peut-on porter sur l’épidémie de peur que nous vivons actuellement et qui oriente la décision politique vers davantage de coercition sanitaire ? Quelle stratégie de soin envisager ?

La peur est une réaction comportementale et physiologique normale qui se déclenche chez l’humain lorsqu’une personne perçoit une menace. Cette perception va conduire à des changements physiologiques et à des modifications comportementales pour répondre à la menace, soit 1) en tâchant de l’éviter, soit 2) en l’affrontant. Il existe un troisième type de réponse, plus problématique : rester figé et se laisser submerger par la peur, configuration qui caractérise les situations de trauma.

Chaque personne réagit différemment face à une même menace. Selon les ressources dont elle dispose, selon ses forces et ses fragilités, selon son histoire et son rapport à cette menace, elle va s’orienter vers l’une de ces trois attitudes : éviter, se confronter, ou rester figé. Les conséquences de chacune de ces attitudes sur la vie de la personne ne seront cependant pas les mêmes.

  • L’évitement offre une certaine protection et résout temporairement le rapport à la menace qui reste active et non résolue dans la mémoire de la personne.
  • La confrontation, si la personne dispose des ressources suffisantes, est l’attitude qui réglera le mieux la question de la menace dans la mesure où la personne parvient à la neutraliser à l’aide de l’ensemble de ses ressources.
  • En restant figé face à une menace, les conséquences sont beaucoup plus problématiques et relèvent de la clinique du trauma. La personne garde alors une trace en mémoire puissante de la menace et de la peur qui lui est associée, et les deux peuvent être réactivées rapidement. Elles sont alors en mesure de paralyser à nouveau la personne à tout moment bien que la menace ne se trouve plus dans son environnement immédiat.

 

Attitudes possibles face à une menace et leurs conséquences.Attitudes possibles face à une menace et leurs conséquences.

 

En ce début d’année 2020, la menace du virus SARS-COV-2 est venue frapper nos esprits et les préoccuper durablement. Une menace d’un genre particulier puisque nous ne sommes pas en mesure de la voir ou de la détecter directement avec nos organes sensoriels. Une menace donc présente mais invisible à l’œil humain. Une menace dont on a compris qu’elle pouvait être mortelle. Une menace virale parmi tant d’autres qui existent autour de nous mais qui cette fois est venue occuper le devant de la scène médiatique, notamment.

Face à cette nouvelle menace, la plupart d’entre nous ont cherché à se documenter sur la question, à essayer de comprendre et d’assimiler ce que l’on connaissait sur le sujet afin de mieux y faire face. Ils ont adopté une attitude de confrontation et ont saisi toutes les informations qui pouvaient leur permettre de gagner en contrôle sur cette menace. Un autre avantage de cette attitude, c’est de diminuer la peur, de se rassurer soi-même et donc, de libérer notre esprit de cette peur qui peut totalement l’encombrer et l’empêcher de fonctionner de manière optimale. Rassurer permet de mieux penser, et par conséquent, de mieux se protéger contre la menace et la peur. On entre ici dans un cercle vertueux.

 

La gestion mentale de la menace : place occupée par la peur et la pensée face à une menace lorsque la pensée l'emporte et canalise la peur pour mieux faire face à la menace.La gestion mentale de la menace : place occupée par la peur et la pensée face à une menace lorsque la pensée l’emporte et canalise la peur pour mieux faire face à la menace.

 

Pourtant, avec cette même attitude de confrontation, un certain nombre d’entre nous ont vu, à l’inverse, leur peur augmenter. La collecte d’informations est venue aggraver leur angoisse et non la calmer. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, les figures d’autorité du monde médical et scientifique nous ont donné le spectacle de la contradiction, ce qui est inévitable et même souhaitable en science. Mais c’est compliqué à assimiler pour qui n’y est pas préparé et cela crée une certaine confusion dans les esprits. La confusion étant l’ennemie de la sérénité et du calme, plutôt que de modérer et de rassurer, les discours d’autorité ont ainsi pu accentuer l’inquiétude chez certains. Ensuite, la mécanique jubilatoire de notre appareil médiatique actuel n’a sans doute fait qu’accélérer ce processus. Enfin, l’autorité politique, face aux indécisions scientifiques, n’a pas su rassurer davantage et a même surenchéri en déclarant un état de guerre contre le virus (quoi de plus incertain qu’une guerre face à un ennemi invisible dont on ne comprend pas encore grand-chose ?).

A mesure que les connaissances sur le virus se sont développées, elles n’ont pas non plus été reçues de la même manière par tous. Le concept de « personne à risque » qui est apparu dans le langage médiatique semble, là aussi, avoir été interprété de différentes manières et n’avoir pas eu le même impact chez tous. On a appris effectivement que les personnes décédées de cette maladie semblaient plutôt très âgées et qu’elles étaient porteuses de comorbidités. Ainsi a-t-on tranché la population en deux sous-catégories : les « à risques » et les autres. Toutes les personnes pensant appartenir à la première catégorie (finalement assez mal définie) ont ainsi été confrontées à une probabilité hypothétiqueplus importante de décéder du virus. L’invention de la catégorie « à risque » est donc venue accentuer la menace du virus pour les uns et la diminuer pour les autres.

Les clivages actuels sur la nécessité du port du masque, qui ne reflètent aucun clivage politique connu, pourraient bien être la conséquence de l’apparition de cette catégorie anxiogène pour les uns et rassurante pour les autres. Cependant, même si vous n’appartenez pas à la catégorie « à risque », vous avez certainement l’un de vos très proches qui en fait partie. De quoi, là encore, alimenter l’inquiétude, non pas pour soi, mais pour les êtres qui nous sont chers.

L’hypothèse que l’on peut donc développer ici, c’est que la société française est actuellement clivée entre des personnes très angoissées par ce virus et d’autres qui ont réussi à juguler leur peur en s’appuyant sur certaines informations et probablement aussi, en ne subissant pas la menace supplémentaire consistant à faire partie de la population « à risque ». Les personnes les plus angoissées semblent ainsi présenter le profil clinique des personnes traumatisées car elles ne parviennent pas à réduire le niveau de peur associé au virus. A l’instar des personnes traumatisées, la moindre information qui réactive le réseau mental associé au virus et à la peur, rehausse irrémédiablement leur niveau de peur et de stress. Deux ingrédients dont on connaît de mieux en mieux les conséquences sur notre activité mentale1 et cérébrale2.

Face à cette épidémie de peur, les décideurs politiques, en pensant peut-être rassurer, ne font en ce moment qu’entretenir l’angoisse et la maintenir à un niveau élevé. Les mesures sanitaires qui sont imposées à la population et dont l’efficacité est très discutée par de nombreux professionnels de santé, maintiennent la menace à un niveau élevé alors que de nombreux indicateurs suggèrent que la situation présente n’a pas les caractéristiques épidémiologiques d’une seconde vague (avec notamment l’absence d’augmentation concomitante du nombre d’hospitalisations et de décès).

Aussi, comment pouvons-nous sortir de ce cercle vicieux et infléchir drastiquement la courbe de l’épidémie de peur ? En s’appuyant sur la clinique du trauma, il s’agit avant toute chose de mettre à distance la situation d’incertitude et de menace dans laquelle nous étions en début d’année et de limiter tous les déclencheurs qui réactivent la menace afin de diminuer le niveau général de peur. Il s’agira ensuite de proposer aux personnes encore très angoissées de se faire aider individuellement à l’aide des thérapies les plus efficaces actuellement dans le traitement des traumas (comme, par exemple, l’EMDR).

Plus concrètement, cette stratégie thérapeutique de groupe doit marteler les points suivants.

  • Nos connaissances ont progressé sur ce virus (qui n’est pas plus dangereux que les autres virus du même genre) et notre système de santé est désormais mieux préparé pour y faire face.
  • Les médias doivent impérativement cesser de donner la parole aux personnes dont on connaît maintenant les conflits d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique et qui, pour nombre d’entre elles, entretiennent l’incertitude et la panique. En revanche, on devrait davantage entendre les médecins et scientifiques qui sont porteurs d’une parole factuelle, pondérée, argumentée et rassurante.
  • Les annonces quotidiennes sur « les gestes barrières » ou « la présence du virus » ainsi que les obligations du port des masques doivent cesser car elles maintiennent inutilement le niveau élevé de la menace. Pour celles et ceux qui ne le savaient pas encore avant cette épidémie, on sait maintenant parfaitement qu’il vaut mieux rester à distance des personnes malades qui ont de la fièvre, qui éternuent ou qui toussent, et qu’il est recommandé de se laver les mains régulièrement.
  • Une protection totale contre les virus n’existe pas. Et ce n’est pas grave car notre corps dispose généralement de toutes les ressources pour y faire face. Les personnes les plus fragiles sur le plan physique doivent simplement être plus vigilantes et surtout ne pas tarder à consulter au moindre symptôme (deux choses qu’elles devaient déjà faire depuis longtemps).

Si l’on omet de prendre soin de l’état de santé mental de notre corps social, il est maintenant évident que les conséquences humaines de cette épidémie de peur seront considérablement plus graves que celles occasionnées par un virus qui, en France, a causé sensiblement le même nombre de décès que la grippe en 2017 (information qui est restée sous silence à l’époque).

Soignons donc collectivement cette épidémie de peur en retrouvant toute la sérénité, le courage, et la cohérence dont notre espèce est souvent capable.

  1. Lerner, J. S., Li, Y., Valdesolo, P., & Kassam, K. S. (2015). Emotion and decision making. Annual Review of Psychology66, 799-823.
  2. Yu, R. (2016). Stress potentiates decision biases: A stress induced deliberation-to-intuition (SIDI) model. Neurobiology of Stress3, 83-95.

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