Comment éviter la prochaine grande catastrophe ? – Le nouvel Economiste – 29/06/2020

Les politiques ignorent à tort les risques de méga-catastrophes. La crise du Covid l’a montré, espérons que les menaces nucléaire ou climatique seront envisagées différemment à l’avenir.

En 1993, ce journal a demandé au monde entier de regarder le ciel. À l’époque, les connaissances de l’humanité sur les astéroïdes qui pourraient frapper la Terre étaient très insuffisantes. Tout comme les guerres nucléaires et les grandes éruptions volcaniques, l’impact des grands astéroïdes pouvait dérégler le climat ; si l’un d’eux dévastait ainsi quelques années de récoltes dans le monde entier, il tuerait une fraction appréciable de la population. Une telle catastrophe était certes très improbable. Mais compte tenu des conséquences, il était logique d’étudier les impacts prévisibles. Mais à l’époque, personne ne se préoccupait de cela.

“Tout comme les guerres nucléaires et les grandes éruptions volcaniques, l’impact des grands astéroïdes pouvait dérégler le climat. Une telle catastrophe était certes très improbable. Mais compte tenu des conséquences, il était logique d’étudier les impacts prévisibles”

Les chutes d’astéroïdes étaient un exemple extrême de l’ignorance délibérée du monde, peut-être, mais pas atypique. Les événements à faible probabilité et à fort impact sont une réalité de la vie. Les individus cherchent à s’en protéger auprès des gouvernements et, s’ils en ont les moyens, des assureurs. L’humanité, du moins telle qu’elle est représentée par les gouvernements du monde, préfère plutôt les ignorer jusqu’à ce qu’elle soit forcée de réagir, même lorsque le coût de la prévision est faible. C’est une abdication de la responsabilité et une trahison de l’avenir.

Le Covid-19 en offre un exemple tragique. Depuis des décennies, les virologistes, les épidémiologistes et les écologistes mettent en garde contre les dangers d’une maladie ressemblant à la grippe qui se répandrait à partir des animaux sauvages. Mais lorsque le Sars-cov-2 a commencé à se répandre, très peu de pays avaient planifié l’organisation et la mise en œuvre administrative des solutions. Ceux qui l’ont fait en ont grandement bénéficié. À ce jour, Taïwan n’a connu que 7 décès du Covid-19 ; son économie a donc moins souffert.

Les pandémies sont des catastrophes dont les gouvernements ont l’expérience. Qu’en est-il donc des menaces vraiment nouvelles ? La couronne de chaleur ardente qui enveloppe le Soleil – vue de façon spectaculaire lors des éclipses solaires – projette par intermittence de vastes nappes de particules chargées dans l’espace. Celles-ci provoquent les aurores boréales et australes et peuvent perturber les réseaux électriques et les communications. Mais depuis un siècle environ, au cours duquel l’électricité est devenue cruciale pour une grande partie de la vie humaine, la Terre n’a jamais été frappée par la plus grande de ces éruptions solaires. Si une éjection de masse coronale provenant de la couronne solaire (EMC) venait à frapper, toutes sortes de systèmes de satellites nécessaires à la navigation, aux communications et à l’alerte en cas d’attaque de missiles seraient menacées. De grandes parties de la planète pourraient se retrouver sans électricité fiable pendant des mois, voire des années. Certains estiment que les risques d’un tel désastre au cours de ce siècle sont supérieurs à 50 %. Même s’ils ne sont pas si élevés, ils restent supérieurs aux chances qu’a un dirigeant national de savoir qui, au sein de son gouvernement, est chargé de réfléchir à de telles choses.

“Si une éjection de masse coronale provenant de la couronne solaire (EMC) venait à frapper. De grandes parties de la planète pourraient se retrouver sans électricité fiable pendant des mois, voire des années”

Le fait qu’aucun gouvernement n’ait jamais vécu une très grande catastrophe, ou une éruption volcanique assez importante pour affecter les récoltes dans le monde entier – la plus récente étant celle de Tambora, en 1815 – peut expliquer leur manque de prévoyance. Mais cela ne l’excuse pas. Garder un œil sur l’avenir fait partie de la mission des gouvernements. Les scientifiques leur ont fourni les outils nécessaires, mais peu d’universitaires entreprendront ce travail spontanément, sans financement et sans que l’on en parle. Les entreprises privées peuvent prendre certaines mesures lorsqu’elles perçoivent des risques spécifiques, mais elles n’élaboreront pas de plans pour la société dans son ensemble.

Il est vrai que ni les volcans sur Terre ni la couronne du Soleil ne peuvent être contrôlés. Mais les systèmes d’alerte précoce sont possibles, tout comme la préparation réfléchie. Les volcans historiquement actifs près des grandes villes, comme le Fuji, le Popocatépetl et le Vésuve, sont bien surveillés, et il existe au moins des plans d’évacuation si cela semble nécessaire. Il ne serait pas si difficile d’étendre ce genre de précaution à tous les volcans susceptibles de modifier le climat.

Les gouvernements pourraient également s’assurer que les opérateurs de réseau disposent de plans plausibles sur ce qu’il convient de faire si DSCOVR (Deep Space Climate Observatory), un satellite suspendu entre la Terre et le Soleil, prévient avec une demi-heure d’avance qu’une éjection de masse coronale est en route, comme il est censé le faire. Assurer des sauvegardes hors ligne pour certains éléments vitaux du réseau électrique serait certes plus coûteux qu’une alarme volcanique et réduirait les risques, au lieu de les éliminer. Mais cela en vaudrait la peine.

Il ne serait pas non plus si difficile de déclencher plus rapidement l’alerte en cas de pandémie. Stopper toute transmission de nouveaux agents pathogènes provenant d’animaux sauvages est une tâche insensée, même si le fait de limiter l’agriculture la plus intensive et l’exploitation la plus flagrante des écosystèmes sauvages serait utile. Mais, là encore, il est possible de réduire les risques. Il est tout à fait possible de surveiller les virus trouvés chez les animaux et les humains là où de tels transferts semblent les plus probables. Il pourrait être difficile pour les pays de se faire confiance les uns les autres à cet égard, tout comme il serait difficile d’obtenir le type de transparence qui rendrait cette méfiance inutile. Mais si c’est l’occasion d’essayer, c’est bien aujourd’hui. Avant le tsunami de 2004 dans l’océan Indien, il existait peu de systèmes d’alerte rapide pour les tsunamis. Aujourd’hui, heureusement, ils sont nombreux.

“Il ne serait pas si difficile de déclencher plus rapidement l’alerte en cas de pandémie”

Il peut sembler chimérique d’insister sur une préparation claire alors que le monde est confronté à des menaces plus importantes, notamment un changement climatique catastrophique et une guerre nucléaire. Mais il ne s’agit pas de choisir entre les deux. Les changements structurels nécessaires pour réduire les risques climatiques – des changements que de nombreux pays poursuivent actuellement, même si ce n’est pas avec une urgence suffisante – sont d’un ordre différent de ceux qui sont nécessaires pour d’autres menaces. De plus, les approches qui ont du sens pour les menaces méconnues ont également des implications pour les menaces plus familières. La réflexion sur la réduction des risques, plutôt que sur leur élimination, devrait encourager des mesures telles que la suspension des alertes permanentes sur les armes nucléaires et de nouvelles approches en matière de contrôle des armements. Prendre la surveillance de l’environnement plus au sérieux pourrait permettre de donner l’alerte en cas de changement soudain des schémas de perturbation du climat, tout comme cela pourrait permettre de détecter la montée du magma sous des montagnes lointaines dont le monde ne sait pas grand-chose.

“Analyser l’avenir à la recherche de risques et prendre bonne note de ce que vous voyez est une marque de maturité prudente. C’est aussi une expansion salutaire de l’imagination”

Analyser l’avenir à la recherche de risques et prendre bonne note de ce que vous voyez est une marque de maturité prudente. C’est aussi une expansion salutaire de l’imagination. Les gouvernements qui prennent au sérieux la manière dont l’avenir proche pourrait être assez différent du passé récent pourraient trouver de nouvelles voies à explorer et un nouvel intérêt à maintenir leurs réalisations bien au-delà de quelques tours du cycle électoral. C’est exactement le genre d’attitude qu’exigent la gestion de l’environnement et la maîtrise des conflits armés. Cela peut également être un soulagement. Presque tous les grands astéroïdes qui peuvent s’approcher de la Terre ont maintenant été découverts. Aucun n’est une menace à court terme. Le monde n’est pas seulement un endroit manifestement plus sûr qu’il n’y paraît. C’est aussi un meilleur endroit pour l’avoir découvert.

The Economist

© 2020 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : http://www.economist.com

Source : Comment éviter la prochaine grande catastrophe ? | Le nouvel Economiste

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.