Comprendre: le simple, le compliqué, le complexe – Le Club de Mediapart – 10/06/2020

Le simple, le compliqué, le complexe sont des qualifications par le langage de phénomènes que nous saisissons par nos sens, notre pensée et nos mots. Tout ce que nous disons est le fruit d’un processus d’interprétation dont il faut comprendre les propriétés pour savoir ce que signifie simplifier, compliquer ou complexifier.

Aujourd’hui crise dite sanitaire, hier dite financière mais, pour beaucoup d’observateurs, crises en même temps civilisationnelles, sociétales et peut-être d’abord intellectuelles. Nous ne sommes plus en mesure de penser le monde et l’action, de maîtriser la connaissance pour agir en plus grande pertinence intellectuelle. Dans le contexte d’un progrès sans égal des savoirs scientifiques, d’un accès illimité ou presque à l’information, nous vivons une crise dramatique du jugement et de la prescription.

Pour Edgar Morin, une part essentielle d’explication tient au règne de la pensée excessivement cloisonnée et simplificatrice : « La science est ravagée par l’hyperspécialisation qui est la fermeture et la compartimentation des savoirs spécialisés au lieu d’être leur communication » (Le Monde, 19/20 avril 2020).

On peut aisément souscrire à ce constat, à l’heure où, dans les débats, les arguments controversés de la médecine, de l’économie ou de la sociologie se juxtaposent ou s’opposent plus qu’ils ne s’imbriquent, se hiérarchisent ou se fécondent.

Mais comment penser leur communication ?

Pour l’auteur de la pensée complexe, il s’agit de complexifier la connaissance, car si l’on parle de pensée complexe il s’agit bien de cela : le complexe est le complexifié, comme le simple est toujours le simplifié disait Gaston Bachelard.

Quelques échanges avec des collègues et des proches à propos du diagnostic de complexité, que les circonstances de la crise du Covid-19 suggèrent aisément, nous ont convaincu de la nécessité de la clarification des termes repris dans le titre : « Le simple, le compliqué, le complexe ». Bien des difficultés de compréhension demeurent, et l’enjeu en matière de connaissance et d’action paraît important, comme le suggèrent les propos d’Edgar Morin.

Rappelons, pour engager la réflexion, l’expression parlante de Gaston Bachelard, souvent reprise, bien qu’elle ne soit pas exempte d’ambiguïtés : « Le simple est toujours le simplifié et ne saurait être pensé correctement qu’en tant qu’il apparaît comme le produit d’un processus de simplification ». Si le simple est toujours le simplifié, ne devrait-on pas plutôt le désigner comme le simplifié ? Si l’on rajoute que le simplifié apparaît comme le produit d’un processus intellectuel de simplification, la tautologie menace. Mais l’expression d’ensemble demeure heureuse qui pointe, avec une certaine redondance, l’importance de l’acte de connaissance engagé dans toute expression de la réalité, c’est-à-dire des saisies interprétatives et langagières que nous produisons du monde observé.

Ainsi, le compliqué serait toujours le produit d’un processus de complication de l’interprétation et le complexe le produit d’un processus de complexification de l’interprétation. Le simple, le compliqué, le complexe n’existent pas ou, pour le dire plus positivement, sont des qualifications par le langage de phénomènes que nous saisissons par nos sens, notre pensée et nos mots. Nous simplifions, nous compliquons, nous complexifions nos interprétations. Tout ce que nous disons est le fruit d’un processus d’interprétation dont il faut comprendre les propriétés pour savoir ce que signifie simplifier, compliquer ou complexifier.

La simplification et la complication de l’interprétation s’opposent, dans deux mouvements contraires, mais au sein du même référentiel de la pensée analytique qui sépare, disjoint, dichotomise. On simplifie ou on complique en retirant ou en ajoutant des éléments dans l’analyse, mais la perspective ou la logique demeure celle d’une explication qui vise à saisir un tout par la prise en compte de ses parties, suivant des découpages plus ou moins fins, en cherchant à établir des liens de causalité.

La complexification repose sur une logique de « reliance » entre les savoirs et les disciplines qui cloisonnent la connaissance et ignorent, ou ne peuvent prendre en compte, les contributions des autres. Par le terme de reliance Edgar Morin signifie la nécessité d’isoler les objets de pensée et l’exigence, logiquement contraire, de les solidariser. L’exigence de simplicité et l’exigence de complexité doivent se composer suivant un principe que l’auteur de la pensée complexe qualifie de dialogique pour signifier sa nature même qui est de s’enrichir des oppositions, des complémentarités et des concurrences entre les interprétations et leurs arguments. Ainsi l’interprétation peut se complexifier par la médiation du langage, des concepts et des mots.

Edgar Morin pose un principe de complexité du monde, mais il ne postule pas la complexité du monde. La complexification de la pensée, fidèle au principe dialogique, intègre la possibilité de la contradiction dans l’interprétation. Mais on ne peut pour autant prétendre que les contradictions logiques reflètent des contradictions propres au monde. La contradiction vaut pour notre entendement, non pour le monde. Le principe dialogique s’exerce dans la sphère de la pensée.

La complexité n’est pas la complication

La complexité s’instruit dans le registre du décloisonnement disciplinaire, de la contradiction inhérente à la pluralité des points de vue et des arguments. Ainsi comprise, elle se nourrit du dialogue et de la controverse. Elle n’est donc pas la complication qui s’instruit sur un axe simplification-complication, dans le registre de l’analyse vérifiable et reproductible, de la réduction du monde à des classifications et des catégories.

Pourtant, la confusion demeure courante, autant que regrettable et dangereuse. Dans les situations où le jugement serait requis, délégué en responsabilité et en confiance, on répond par le traitement anonyme, centralisé et lointain des problèmes, on multiplie les dispositifs de contrôle qui supposent de repérer tous les cas de figure et de les traiter comme des cas généraux. Il faut nourrir des dossiers, respecter des procédures, alimenter en informations abstraites un reporting généralisé, celui que réclament les contrôleurs et leurs machines dites intelligentes. On vit dans presque tous les domaines les pathologies de la complication, les illusions de rationalité adossées aux quantifications et aux comptabilités de toute sorte, les arbitrages infondés en dehors de toute connaissance suffisante des situations et des problèmes. Plus grave encore : la pathologie du compliqué devient destructrice quand les procédures et les dispositifs, en voulant toujours plus saisir, plus trouver à s’appliquer, standardisent, homogénéisent. Ils ne tolèrent plus l’originalité, la singularité et réduisent la diversité. L’entropie guette, la vie dans son foisonnement s’en trouve menacée, car la vie lutte contre l’entropie. L’inhumain se cache dans les procédures, l’incompétence aussi. Le réel parfois nous rattrape : la forteresse bureaucratique n’était qu’un château de cartes, l’invraisemblable complication systémique une rigidification mortifère.

A propos de la crise que nous vivons, Edgar Morin en témoigne. Il pointe les différentes dimensions qu’elle imbrique, signifie les limites ou les points aveugles des lectures spécialisées.

 

« La révélation foudroyante des bouleversements que nous subissons est que tout ce qui semblait séparé est relié, puisqu’une catastrophe sanitaire catastrophise en chaîne la totalité de tout ce qui est humain. Il est tragique que la pensée disjonctive et réductrice règne en maîtresse dans notre civilisation et tienne les commandes en politique et en économie. Cette formidable carence a conduit à des erreurs de diagnostic, de prévention, ainsi qu’à de décisions aberrantes. J’ajoute que l’obsession de la rentabilité chez nos dominants et dirigeants a conduit à des économies coupables comme pour les hôpitaux et l’abandon de la production des masques en France. » (Le Monde, 19/20 avril 2020)

 

Ce jugement, pour général qu’il soit, pour admis qu’il soit aussi par de nombreux observateurs ou analystes, dévoile et signifie clairement ce qui fonde et légitime la complexification de la pensée : l’action qu’il s’agit d’envisager en plus grande pertinence intellectuelle. Affirmons-le : la question de la complexité, comprise comme celle de la complexification de l’interprétation, ne se joue pas dans la seule sphère de la connaissance, mais dans celles, liées, parfaitement interdépendantes de la connaissance et de l’action. Ainsi que le disait John Dewey, représentant du courant philosophique pragmatiste qui naissait au siècle dernier, une connaissance qui n’aurait aucun impact sur quoi que ce soit ne présenterait aucune importance et aucun intérêt.  L’enjeu de la connaissance, son défi, sont de l’ordre d’un diagnostic mieux établi pour une action mieux maîtrisée.

D’ailleurs, comment agir en lucidité, en dehors de tout diagnostic réfléchi, de tout jugement ? Refuser l’exercice du jugement pour celui qui agit, c’est lui retirer la possibilité de donner du sens à ce qu’il fait, l’assujettir à des déterminismes, quelle que soit la nature de ceux-ci : procédures et dispositifs généraux inadaptés aux situations vécues ; concurrences sauvages instaurées par l’idéologie de la concurrence de tous contre tous. L’inféodation aux visions doctrinaires ou dogmatiques ne saurait suffire à satisfaire la quête de sens que réclame l’agir humain.

Si l’on a l’oreille sensible et attentive à la question de l’existence des projets collectifs, donc des projets qui font les collectifs, il ne passe pas une journée sans qu’un acteur politique, un simple citoyen ou bien encore des personnes du monde de l’entreprise, privée ou publique, se plaignent de l’absence d’un projet politique ou collectif qui fasse sens. En corollaire, sont le plus souvent dénoncées des dérives financières ou bureaucratiques, c’est-à-dire des pratiques de travail ou de participation à l’action collective assujetties à des logiques de profit pécuniaire ou d’application de règles anonymes et incomprises, les deux logiques allant d’ailleurs le plus souvent de pair.

Ces plaintes qui prennent la forme de la dénonciation doivent être prises au sérieux. Lorsque les mondes sociaux vont mal – ceux de la santé, de l’éducation, de la justice, mais aussi des entreprises, les dangers menacent : celui du retrait et du repli sur soi, celui de la perte de sens, celui encore de l’inefficacité. Les collectifs de travail malmenés deviennent le terreau des souffrances, nourrissent les rancœurs, favorisent les dérives individualistes lorsque celles-ci sont possibles. Elles ne le sont pas toujours. Dès lors, c’est bien d’un monde mauvais dont il faut parler car les personnes continuent à travailler et, pour beaucoup d’entre elles, s’engagent, se dévouent dans la difficulté de leur vie professionnelle et l’injustice de leur traitement.

Pas de collectif sans projet collectif. Les collectifs tiennent par ce à quoi ils tiennent. Les personnes aussi. L’agir humain n’est pas de l’ordre du simple ou du compliqué mais du sens que nous trouvons à ce que nous faisons dans les projets que nous nourrissons sur le monde. Nous dialoguons avec le monde, avec les autres et avec nous-même pour participer à le construire et à construire nos vies.

Le défi du dialogue avec le monde[1]

Toute interprétation que nous formons du monde qui passe par la médiation du langage, des concepts et des mots est le fruit d’un dialogue. Nous dialoguons avec le monde aussi bien dans la vie courante que dans la sphère scientifique. On émet sur le monde des hypothèses, on lui pose des questions, on vit des expériences ou on engage des expérimentations. Le monde répond dans le domaine de la factualité, mais c’est nous qui désignons et nommons avec nos concepts et nos mots. Les faits établis sont des actes de langage. Pas de dialogue avec le monde, avec les autres et avec nous-même sans langage, sans les agencements de mots par lesquels nous interprétons. Toute interprétation est une traduction.

La science peut s’intéresser aux lois et se donner leur quête pour finalité. Les lois énoncées, que l’on peut comprendre, dans leur genèse, comme des conjectures interprétatives, demandent à être vérifiées et validées par l’expérimentation, au sens large par les faits que les protocoles de recherche établissent. Dans ce cas, une logique de la preuve s’impose pour une science légaliste parfaitement légitime, quand bien même les lois seraient-elles probabilistes. Mais les disciplines scientifiques, dans leur variété, ne peuvent avoir la quête de loi pour finalité unique. Dès lors que l’action est envisagée, en contexte, avec ses incertitudes de conception et d’aboutissement, la production de connaissance vise l’établissement d’un diagnostic pertinent plus qu’une loi validée.

L’étymologie des mots vient à la rescousse : à la lucidité que l’on cherche à travers les mots fait écho celle que l’on cherche à travers la connaissance. Evoquons l’attitude du médecin qui engage un dialogue avec un malade, aussi bien avec son corps que son esprit, en pratiquant des analyses, en menant un entretien, pour produire un diagnostic. Les contextes d’apparition des maladies dont il identifiera les symptômes diffèrent dans des personnes et des corps aux propriétés distinctes et évolutives. Le monde de la vie qui, par extension, comprend celui des organisations humaines, est fondamentalement singulier, spécifique, fruit de l’ordre, du désordre et des interactions qui le tissent, des émergences qui le dotent de propriétés nouvelles et inattendues. Nous nous heurtons en permanence à la spécificité du monde auquel nous sommes et aux conditions singulières de son existence, de son passé, de son présent et de son devenir. Pourquoi dire « auquel nous sommes » ? Parce que nous sommes au monde dans un rapport d’inhérence qui caractérise notre appartenance, conditionne notre faculté de connaître, c’est-à-dire de dialoguer avec le monde.

Les savoirs scientifiques de la science légaliste – orientée vers la quête de lois – ont bien leur valeur propre, mais ils ne sont pas les seuls présents dans les dialogues avec le monde. Même s’ils étaient les seuls, il faudrait bien reconnaître que leur composition n’est pas scientifique au sens habituel : les exactitudes et les preuves ne se composent pas. Si l’on ajoute les sciences sociales, la sociologie, l’économie ou bien encore le droit, le dialogue qui possiblement s’instaure est d’ordre politique au sens large. De plus, aucun scientifique ne saurait nier que des considérations philosophiques, religieuses ou artistiques sont bien présentes dans la vie humaine. Dès lors, l’attitude scientifique impose de prendre en compte cette présence. Le savoir humain tisse les savoirs, dans la pluralité des univers mentaux qui nourrissent nos vies intellectuelles et nos sensibilités. Nous n’agirons pas pour lutter contre le réchauffement climatique ou ses conséquences néfastes sans rapprocher les savoirs des climatologues, des géographes, des urbanistes, des juristes… sans oublier les citoyens. De tels projets d’action impliquent de multiples considérations, nécessitent l’expertise pluridisciplinaire et pluri-professionnelle. La pluralité de regards scientifiques est requise : les sciences doivent dialoguer pour produire un diagnostic afin d’envisager la prescription et l’action qu’elle engagera. Les sciences comptent parce qu’elles contribuent à concevoir les projets humains, et ceux-ci engagent la question du sens, les orientations à privilégier, le futur à faire advenir, la vie même à laquelle ils contribuent.

Des projets s’opposent dans leurs aspirations, dans leurs anticipations et possiblement s’affrontent dans leurs actualisations. Il faudra débattre et justifier, expérimenter pour valider, disposer des marges de liberté pour explorer les possibles en idée et en acte. La recherche du sens, en tant qu’orientation et signification, n’est pas de l’ordre du repérage descriptif ou analytique. Elle est de l’ordre de la conception et de la construction dans la perspective d’un avenir à imaginer et faire advenir. Elle est de l’ordre du projet, au sens d’une compréhension anthropologique riche de ce mot[2]. La question de la connaissance, qui s’inscrit dans celle de l’expérimentation, ne sera pas tranchée par une validation sous forme de preuve. Si l’on pose le projet au fondement de l’action, le savoir qui lui est associé  ne pourra être mis à l’épreuve que dans un avenir plus ou moins lointain[3]. Il faut, dès lors, se départir de l’idée de toute connaissance établie et d’un développement programmé. Le parti pris du futur se nourrit de l’espérance, de la promesse de quelque chose de souhaitable et de possible, de l’utopie ancrée dans la conscience anticipatrice. L’action s’engage, les initiatives voient le jour parce que les idéaux établissent un écart avec un existant critiqué, mal vécu, repoussé. L’énergie de faire, comme toute énergie, naît d’un écart. La compréhension humaine s’invite dans sa richesse, foisonnante, au-delà de tout découpage disciplinaire. Avec elle s’invite la complexité :

 

« Les connaissances se multiplient de façon exponentielle, du coup, elles débordent notre capacité de nous les approprier, et surtout elles lancent le défi de la complexité : comment confronter, sélectionner, organiser ces connaissances de façon adéquate en les reliant et en intégrant l’incertitude. Pour moi, cela révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers. » (Morin, Le Monde, 19/20 avril 2020).

 

Ce propos d’E. Morin, prononcé dans le contexte de la crise sanitaire du Covid-19, suggère la nécessité, mais aussi la difficulté de parvenir à un dialogue constructif, évitant les simples juxtapositions des regards disciplinaires, voire la cacophonie et la dispute. Le dialogue politique s’invite. A vrai dire, cette intervention, ou du moins la lecture que nous en faisons, nous paraît peu conforme à l’idée même de la complexification qui s’affirme dans La Méthode. Edgar Morin veut surtout nous convaincre, en cette circonstance, que le découpage du savoir est inadéquat, non que la complexité soit une simple affaire de rapprochement diplomatique entre les disciplines existantes. L’affaire est bien plus exigeante, l’enjeu plus fondamental et plus révolutionnaire, et le fait qu’il ait fallu 6 tomes à Edgar Morin pour s’en expliquer en constitue la preuve.

La complexité comme paradigme

La réflexion engagée sur La nature de la nature et La vie de la vie, devait conduire naturellement, inéluctablement, à La connaissance de la connaissance. D’ailleurs ces trois tomes ont été pour l’essentiel écrits ensemble, en continu de 1973 à 1976. Les deux premiers tomes de La Méthode constituent un effort vers une connaissance de second degré, leurs titres sous forme de jeux de mots exprimant la volonté de leur auteur de relier le premier niveau des connaissances, celui des sciences portant sur les objets ou phénomènes physiques et biologiques, à un second niveau réflexif sur les concepts et les idées de ces sciences, ce que venait couronner le troisième tome finalisé une dizaine d’années plus tard.

Ainsi, l’élaboration de la théorie de la nature et de la vie a nourri la théorie de l’organisation de la connaissance dont elle constitue le produit. Une perspective épistémologique s’affirme, celle de la complexité organisée, c’est-à-dire d’une épistémologie fondée sur le fait organisationnel et donc sur le concept d’organisation. L’organisation du vivant, des existants de toute nature, et de la connaissance elle-même, se comprend toujours comme « auto-éco-organisation ». Une lecture ternaire du monde s’impose dont on retrouve les termes dans de nombreuses pensées, par exemple dans le champ de l’herméneutique chez Umberto Eco ou encore Paul Ricoeur. Le préfixe « auto » pose la présence du sujet connaissant et de la compréhension du monde qu’il engage ; le préfixe « éco » signifie l’écologie généralisée de la connaissance dans laquelle toute connaissance s’inscrit ; quant au terme « organisation », il désigne une maille organisationnelle observée.

Au fondement de la connaissance s’impose une appartenance participative au monde, une inhérence première, un sujet connaissant conditionné par cette appartenance même. Une possibilité de dialoguer avec le monde est en jeu. Ainsi, la connaissance de la connaissance nécessite de prendre la mesure : 1/ que toute connaissance est frappée d’incomplétude car nous ne pouvons connaître le tout du monde dont nous faisons partie 2/ qu’elle engage un sujet connaissant et donc une intelligibilité choisie, signifiante 3/ qu’elle repose sur une précision sélective en matière d’observation et d’interprétation. Les caractères partiel, partial et parcellaire de la connaissance, qui contextualisent la connaissance, sont le corollaire de ses possibilités d’existence[4]. Les conditions d’élaboration de la connaissance constituent ses limitations. Au fil de La Méthode, une pensée exigeante s’affirme avec ses difficultés d’expression. Parfois les mots manquent, opèrent des réductions, au sens cartésien, qui interdisent d’en comprendre leur sens de nature fondamentalement relationnelle dans les agencements interprétatifs. E. Morin doit jouer des tirés et des flèches qui expriment les liens, les oppositions, les récursivités.

Que nous dit la pensée complexe ? Que toute interprétation s’ancre dans une pensée ternaire relationnelle et antagoniste. Que celle-ci suppose de faire vivre le jeu interprétatif entre trois polarités que l’interprète distingue sans les séparer : l’« auto »-« éco »-« organisation ». L’auto-éco-organisation de l’interprétation est au fondement de la connaissance. Puisqu’il est question d’interprétation, l’herméneutique n’est pas loin. Il faut, nous disent aussi bien Umberto Eco, Jean Starobinski que Georges Steiner, tenir ensemble les polarités interprétatives de l’auteur, du lecteur et de l’œuvre avec ce que cela suppose d’oscillations interprétatives pour ne pas privilégier abusivement l’une ou l’autre. Et il paraît légitime de considérer « le monde comme texte » et « l’action sensée comme texte » argumentent respectivement Umberto Eco et Paul Ricoeur. Tout ce que nous disons du monde est interprétation, le fruit d’un dialogue ternaire qui engage le monde d’appartenance, le sujet connaissant et l’objet saisi : l’observable, l’observant et l’observé ; l’interprétable, l’interprétant et l’interprété ; le connaissable, le connaissant, le connu.

Si l’on veut poser la pensée complexe dans son originalité, il ne faut pas la comprendre comme la possibilité d’une réconciliation a posteriori des découpages disciplinaires. Plutôt comme un enracinement qui précéderait tout découpage, comme un dialogue, expression d’une médiation première qui nourrit la possibilité d’une connaissance précédant l’existence des disciplines. D’une formule ramassée on pourrait dire qu’il s’agit de transdisciplinarité sans le disciplinaire préalable.

La réconciliation disciplinaire ne se joue pas dans le registre de l’addition et de la soustraction, dans le référentiel de la simplification/complication. Elle se joue dans le substrat des enracinements, dans une réconciliation originelle qui inscrit la connaissance de la connaissance dans les origines de la vie, dans notre appartenance participative au monde qui se comprend comme une inhérence. Il n’y a pas à proprement parler fondement mais principe de l’auto-éco-organisation vivante et, à ce titre, de la connaissance. Une fécondité interprétative est en jeu. Descartes l’avait bien compris : « Si quelqu’un se résout à rechercher sérieusement la vérité des choses, il ne doit pas choisir une science particulière : car elles sont toutes conjointes entre elles et dépendent les unes des autres ; mais qu’il pense seulement à l’accroissement de la lumière naturelle de sa raison ».

La « complexité » n’est pas une science parmi les sciences. Elle n’est pas de l’ordre de l’explication scientifique « qui repose, toujours et partout, sur ce que l’on pourrait appeler de bonnes simplifications » disait Claude Lévi-Strauss. Elle est antérieure à toute science, au sens où nous comprenons habituellement ce mot. Edgar Morin dit avoir été surpris que la rédaction de La méthode fasse sans cesse surgir le « problème de bien-penser ». L’explication s’impose : la pensée est son habitat, le lieu dans lequel les logiques peuvent se composer sous l’exercice de la raison, s’associer dans les complémentarités et les contradictions dont elles sont porteuses. Ainsi paraît-il légitime de parler d’un paradigme de la complexité, d’un paradigme nourricier dont le dévoilement signifie pour la connaissance humaine la nécessité de conscientiser ses conditions de formation pour s’en émanciper. Par la pensée qui conscientise son propre exercice, le connu devient le conçu, le conçu peut guider nos actes.

Avec la complexification de la pensée, Edgar Morin nous invite à l’exercice du jugement, au dialogue conscientisé avec le monde, avec les pairs et avec nous-même. Nous ne devons pas être prisonniers de dogmes et de doctrines, aussi bien scientifiques que religieuses. Pour éviter ces enfermements mortifères, il nous faut lutter pour qu’une complexification nourricière de la pensée, expression dans la sphère de la connaissance de nos conditions vécues d’existence, s’invite dans l’éducation humaine. Elle est fondée, puisqu’elle prend ses origines dans la vie elle-même : la connaissance humaine, la condition humaine, l’identité terrienne, l’action et ses incertitudes, la compréhension mutuelle, l’éthique du genre humain[5]. Voilà ce qu’il faut mettre au fondement des enseignements de tous dans notre monde planétarisé, d’abord.

Jean-Pierre Bréchet, Le 27 mai 2020

jean-pierre.brechet@univ-nantes.fr

[1] Bréchet J.-P., Le dialogue avec le monde, à paraître, 2020.

[2] Boutinet J.-P. (2012), Anthropologie du projet, Paris, PUF.

[3] Ce qui n’est pas sans conséquence sur la façon d’envisager le savoir scientifique : cf. Bouleau N. (2017), Penser l’éventuel. Faire entrer les craintes dans le travail scientifique, Editions Quae, Versailles.

[4] Bréchet J.-P. et Gigand G. (2015), « La perception au fondement de la connaissance. Les enseignements d’une ingénierie représentationnelle ternaire », Revue Natures Sciences Sociétés, n°23, p. 120-132.

[5] Morin E., Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil, 2000.

Source : Comprendre: le simple, le compliqué, le complexe | Le Club de Mediapart

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