Déconfinement : un retour à la normale pas si normal pour nos relations sociales – Atlantico – 04/06/2020

La phase de confinement a modifié et transformé nos rapports aux autres et nos libertés fondamentales. Sera-t-il facile de reprendre et de retrouver ces libertés perdues et suspendues ?

Atlantico.fr : Le confinement a-t-il profondément modifié nos rapports aux autres et à nos libertés fondamentales ?

Vincenzo Susca : La liberté n’est pas simplement un principe, une abstraction. Elle a à voir avec l’expérience et est le résultat de pratiques, agencements, conflits. Pendant trois mois, nous avons dû renoncer à plusieurs habitudes constituant depuis longtemps notre culture. A vrai dire, les forces de l’ordre n’ont pas dû trop lutter afin que nous acceptions la situation, car l’urgence sanitaire a été comprise et intégrée de manière presque complète. Au contraire de ce qui s’est passé et a lieu aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou au Brésil, chez nous il y a eu un accord généralisé sur le risque et sur les enjeux en question. Nous n’avons pas eu, par exemple, des mouvements ou personnages politiques comme Messieurs Bolsonaro, Trump et Johnson, dont la position sur la pandémie a été douteuse et souvent corona-négationiste. Nous avons ainsi sacrifié nos libertés personnelles et sociétales au nom de la santé, d’un corps sain. Or, c’est exactement pour la survie du peuple, pour le protéger de la maladie et des étrangers, que l’ordre du Léviathan, écrit par Thomas Hobbes, s’est installé en Europe entre le XV et le XVII siècle, avec l’idée selon laquelle le droit naturel précède celui civil. D’une certaine manière, en acceptant cet échange – santé contre liberté – nous avons confirmé nos origines modernes. Toutefois, j’ai l’impression que seulement maintenant nous comprenons en profondeur et dans les surfaces le véritable objectif politique et économique de cette condition : défendre l’ordre institué basé sur la production, sur la compétition, la précarité et les individus séparés entre eux. En ce sens, la Covid-19 a été un très bon pretexte pour remettre de l’ordre là où il n’y en avait pas. Je ne crois pas du tout dans les hypothèses complotistes, mais force est de constater que dans un moment de crise, de doutes et de méfiances vis-à-vis du néo-libéralisme et de ses multiples représentants politiques, là où le monde entier était parcouru par des turbulences, émeutes, mouvements contestataires, le confinement des individus a été un dispositif parfait pour éteindre le feu des rebellions. Ce n’est que pour des raisons de santé, de vie et de mort, qu’il a été intégré par tout en chacun. Cependant, la frustration monte auprès des gens suite à la constatation des dégâts induits par le système.

Où et comment s’exprime-t-elle ?

On a bien et vite compris que la pandémie aurait été moins agressive si on n’avait pas appauvri autant nos hôpitaux et, en général, tout le secteur de la sécurité sociale. En outre, le recours forcené au télétravail, le chômage de masse et la disparition des activités culturelles induisent de manière consciente ou inconsciente un grand vide dont se genère le mépris des pouvoirs institués. Dans ce cadre, les révoltes après le meurtre de George Floyd ne sont pas simplement liées à la question du racisme, mais aussi à un malaise venant du bas, des « outsiders », des oubliés – de la vie quotidienne – par rapport à un ordre politique et économique incapable d’assumer ses erreurs, de se mettre en discussion et de proposer des solutions radicales à la crise. A bien des égards, sa seule et plus efficace réponse a été : « Restez chez vous », chacune et chacun de son coté, soi-disant puisque aujourd’hui plus que jamais « l’enfer c’est l’autre », méfiez-vous des gens, pensez à vous-même et tout ira bien. C’est, à bien des égards, le délit parfait de la socialité ! Il implique que, à l’encontre des discours publics et de la propagande, tout est en œuvre pour sauver l’ordre de choses ayant rendu possible la violence de cette pandémie, corollaire de la violence contre l’environnement et de celle envers les libertés personnelles et collectives !

Croyez-vous que nous pourrons reprendre aisément ces libertés perdues et suspendues ?

Les femmes et hommes politiques imaginant que la suspension de la liberté serait une parenthèse simple à dépasser se révèlent aujourd’hui très ingénus, voire irresponsables. En réalité, trois mois d’état d’exception ont inscrit dans notre imaginaire et dans nos comportements des codes difficiles à modifier car ils ont radicalement modifié le rythme et les formes de notre vie quotidienne, à partir de la sensibilité jusqu’au langage en passant par toute relation avec autrui. Les masques, d’ailleurs, sont encore là pour cacher une partie de nous tout en en exprimant une autre : celle qui se méfie de l’autre, en renonçant à la communion, au fait d’être ensemble et à tout état de confusion au nom de la sécurité et de la santé. On voit partout une espèce d’effrayant syndrome de Stockholm pour laquelle sortir constituerait un souci, retrouver l’autre un risque à éviter, là où reprendre la liberté est véritablement angoissant. Autrement dit, la Covid-19 a dépassé les cauchemars développés par la science-fiction de Philip K. Dick, George Orwell jusqu’à Charlie Brooker avec son Black Mirror. En effet, comme on a pu voir dans milliers de manifestes affichés à Madrid il y a quelque jour, la sixième saison de Black Mirror est ici et maintenant, parmi nous.

Vous venez d’écrire avec Claudia Attimonelli le livre Après l’humanisme. Black Mirror et l’aurore numérique (publié chez Mimesis en Italie , dont la parution en France est prévue prochainement aux éditions Liber), dans lequel vous suggérez que la série de Netflix constitue un fidèle portrait de nos sociétés. Quel est le lien entre les effets sociaux du Covid-19 et la science-fiction de Brooker ?

Nous vivons sur notre peau la fin de l’humanisme, c’est à dire d’un monde axé sur l’individu rationnel constituant le centre du monde, sur l’homme en tant que maître du monde, possesseur de la nature, auteur de son destin et de celui de l’environnement. Black Mirror nous signale que nous sommes dominés par le système même que nous avons instauré afin de tout contrôler, prévoir et organiser. Le monde de la technique devient ainsi notre prison, même lorsque elle a l’aspect d’un jeu vidéo, de Tik Tok, Facebook ou Instagram. La pandémie actuelle n’a fait qu’achever cet humanisme : elle nous indique à quel point nous avons dévasté le monde jusqu’à mobiliser les forces de la nature contre nous ! Notre quotidien est devenu dystopique dès le moment où nos vies sont réduites aux « besoins essentiels » : travailler, manger, survivre… alors que les anthropologues, les sociologues et les philosophes les plus avisés, de Georges Bataille à Philippe Joron en passant par Jean Duvignaud, Jean Baudrillard et Michel Maffesoli montrent bien que la vie demeure justement dans notre « part maudite », en ce qu’elle a de plus improductif : le jeu, la fête, l’érotisme, la danse. Il s’agit de tout ce qui nous signale que l’existence la plus accomplie a lieu dans la dépense, dans le don du soi. C’est, justement, la perte du sujet dans l’autre caractérisant l’être-ensemble dans son caractère irréductible à la raison, à la morale et à l’économie politique.

Est-ce que cette manière d’être ensemble est perdue à jamais ?

Non, elle est là depuis trop longtemps pour disparaître. On peut suggérer que l’humain nait avec elle en tant qu’être symbolique. Nous en avons des traces déjà depuis le Paléolithique, avec l’art pariétal découvert dans les grottes de Lascaux, mais même avant si on pense à la danse des singes magnifiquement filmée par Kubrick dans 2001, L’Odyssée de l’espace, sans oublier toutes les fêtes ayant marqués les civilisations égyptienne, grecque et romaine, jusqu’au carnaval du moyen âge. Dans tous ces moments et ces dimensions, le gaspillage, le nous et l’inutile comptent plus de l’accumulation, du « je » et du fonctionnel. Toutefois, l’histoire nous montre que lorsque ces pulsions sont censurées ou ignorées, elles s’expriment de manière exacerbée, violente et même irraisonnable.

Croyez-vous que c’est le cas de nos jours ?

Les rassemblements insouciants des gestes barrières, sans masques, au bord du Canal Saint-Martin à Paris, le long des Navigli de Milan, au Central Park de New York ou dans les plages de la Spree à Berlin qui ont scandalisé les journalistes, les savants et les politiques révèlent le retour en force d’une pulsion vitaliste toute à fait irresponsable, pour laquelle « ça vaut le coup » d’éprouver le frisson d’être ensemble malgré le risque du contage. D’une certaine manière, il y a là l’expression d’une socialité bannie dans les derniers mois préférant assumer le risque de mourir plutôt que sombrer dans l’ennui et dans l’aliénation du télé-travail, de la télé-université et des cages domestiques. En ce sens, si la raison nous suggère de déconseiller ce genre de comportement car il est dangereux, d’un point de vue sociologique on ne peut pas en cacher la puissance symbolique et les bases émotionnelles. Ce sont des « happenings » post situationnistes provoquant les lois et les coutumes pour affirmer une autre manière d’être au monde : non plus enfermés chez soi à télé-travailler, en sortant que pour des achats essentiels, séparés des autres, mais ensemble, contre le principe d’utilité, au-delà de la production. C’est, en effet, un geste carnevalesque qu’il convient de comprendre plutôt que de stigmatiser. Curieusement, il a été préparé dans les rassemblements numériques, entre les balcons et les réseaux sociaux, dans toutes les situations où la distance physique a été compensée par les liens musicaux et numériques, aux marges de la production, dans les souterrains du politique. Cela nous montre que la socialité est blessée, mais loin d’être morte.

Vous avez évoqué des blessures affectives et sociétales suite à la pandémie. À l’heure du déconfinement quelles séquelles la période derrière nous peut-elle laisser au sein de nos sociétés ?

Sociologiquement et psychologiquement, force est de constater une certaine méfiance envers l’autre. Quand on rencontre quelqu’un qu’on connaît dans la rue, on est mal à l’aise. L’imaginaire d’autrui est tellement « contaminé » par la pandémie que les gestes barrières deviennent aussi des manières de se replier sur soi, d’oublier les personnes qui nous entourent. La distance sociale pourrait ainsi devenir une véritable maladie collective, plus dangereuse que le coronavirus car capable de nous pousser à des formes de concurrence et de conflits que nous n’avons pas vécu depuis longtemps. C’est le rêve secret des populistes et des différents avatar du néo-libéralisme : mors tua, vita mea. Contre ces pulsions, il faudra nécessairement miser à nouveau, quitte à prendre des risques, sur la collaboration, la communauté et les proximités affectives.

Votre dernier livre, Les affinités connectives. Sociologie de la culture numérique, explore le rôle des réseaux sociaux dans les changements culturels contemporains. Est-ce que c’est encore actuel dans ce contexte ? A l’époque où le numérique devient surtout la dimension du travail confiné, y-a-t-il encore des marges pour des expressions libres, alternative et joyeuses ?

La condition numérique est aujourd’hui des plus controversées. Après trois siècles d’entraînement, nous plongeons définitivement dans la médiatisation de nos existences, où nos vies numériques précèdent et excèdent celles physiques. Cela ne veut pas dire que ce qui a à voir avec la chair et les os compte moins par rapport à nos écrans, mais que nos identités et relations sont façonnées dans les médias et par les médias, même par nous-même devenus médias, chair électronique. Les « affinités connectives » sont les liaisons que nous établissons avec les autres au-delà de l’espace, du temps et des idéologies classiques. Elles impliquent les passions, l’imaginaire et le style de vie. Or, le web est de plus en plus un espace conflictuel où se manifeste une lutte entre le principe de la production et celui de la fête, de la dépense improductive et des excès. Le public de jadis est devenu le centre et le véritable acteur et enjeu de ce scénario. Dans un contexte marqué par la crise de l’humanisme, là où on essaie de remettre en jeu l’individu car on ressent et on craint son obsolescence, il reste encore des marges afin que l’être humain puisse retrouver un équilibre organique avec ce qui l’entoure. Sans prétendre de le maîtriser à nouveau, juste pour recommencer à danser.

Source : Déconfinement : un retour à la normale pas si normal pour nos relations sociales | Atlantico.fr

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