Le tourisme de masse, symbole de la mondialisation, ne renaîtra pas – Le courrier des stratèges – 22/05/2020

Le tourisme de masse est l’un des symboles d’une mondialisation effrénée à laquelle le coronavirus vient de donner un coup d’arrêt brutal, nous dit Michel Maffesoli. En profondeur, le confinement marque probablement le basculement de l’univers infini imaginé par la pensée rationaliste, vers un monde clos tel qu’il fut conçu au Moyen-Âge.

par Michel Maffesoli

Professeur émérite à la Sorbonne

Quand divers responsables (du Premier Ministre à la Maire de Paris) ont eu pour première pensée, pendant l’incendie même de Notre Dame, le nombre de touristes et donc d’Euros perdus, on ne pouvait s’empêcher de penser que l’âme de la cathédrale était sinon morte, du moins très fragile.

Car bien sûr ces bus, cargos et avions transportant des masses blafardes à l’aller et rougeoyantes au retour ne polluent pas seulement les eaux du Pirée et de Venise, ne rejettent pas seulement leurs carburants usées dans les océans, ils participent à cette marchandisation généralisée de l’esprit, à ce matérialisme inhumain, effets d’une course effrénée au progrès. Le tourisme de masse s’est développé durant la modernité en adoptant les grandes valeurs de la société de consommation et celle de la « mondialisation » à outrance.

Un tel tourisme, on ne peut plus abstrait, n’est pas seulement sans esprit, ou sans culture, au fond ceci importerait peu s’il n’était aussi sans affect, sans sentiment, sans racine.

Afin de mettre en perspective, souvenons-nous de ces grands voyageurs de l’Europe du Moyen-Âge à la Renaissance : les moines et professeurs d’université qui tel un St Thomas d’Aquin professaient de Naples à Paris, puis à Cologne pour revenir à Paris. Les écrivains, tels Goethe, Stefan Zweig, Thomas Mann pour ne citer que quelques auteurs allemands, qui, au-delà des nationalismes naissants et menaçants ont su préserver les racines européennes. Les artistes, les artisans, les philosophes, les étudiants pour lesquels le voyage était un enrichissement réciproque, un échange.

C’est peut-être cela qui est en train de renaître ! Comme dans d’autres domaines, l’épisode récent de l’épidémie de Covid, a montré que nous étions à un tournant, que le modèle progressiste était saturé et que de nouvelles valeurs émergeaient. Qui vont, on peut l’espérer, profondément changer les attentes des touristes et leurs relations avec les professionnels. Le tourisme, au lieu d’être un acte consommatoire, répétable à l’infini peut-il renouer avec son caractère initiatique : la découverte de l’autre et la découverte dans cette altérité de racines communes ?

Car bien sûr ces bus, cargos et avions transportant des masses blafardes à l’aller et rougeoyantes au retour ne polluent pas seulement les eaux du Pirée et de Venise, ne rejettent pas seulement leurs carburants usées dans les océans, ils participent à cette marchandisation généralisée de l’esprit, à ce matérialisme inhumain, effets d’une course effrénée au progrès. Le tourisme de masse s’est développé durant la modernité en adoptant les grandes valeurs de la société de consommation et celle de la « mondialisation » à outrance.

Michel Maffesoli

Le tourisme moderne, pur « divertissement » 

Pour reprendre une métaphore du sociologue allemand Georg Simmel, celle du « pont et de la porte », toute société se construit dans un balancement entre la clôture, l’intimité une fois la porte de son chez-soi refermée et l’attirance vers l’ailleurs, vers l’altérité : le pont. Ce balancement est une structure anthropologique, mais selon les époques, l’accentuation se fait plutôt sur l’ailleurs, l’attirance pour le monde ou sur l’intériorité, l’expression spirituelle, la méditation.

Les Temps modernes et particulièrement le siècle dernier ont été ceux d’une ouverture totale sur le monde. Universalisme politique, marchandisation des échanges, idéologie du progrès.

Le voyage qui était aux 18e et 19e siècles, dans la droite ligne de la Renaissance, l’apanage d’une élite, intellectuels, artistes, scientifiques, explorateurs est devenu, avec le progrès des moyens de transport une sorte d’obligation généralisée dans tous les pays développés : il faut avoir « fait » au moins quelques pays extra-continentaux. Et quand il reste national, le tourisme a peu à peu perdu son enracinement dans la ruralité familiale pour devenir une pure consommation de loisir.

En contrepoint de ce tourisme giratoire, s’est mis en place un flux migratoire inextinguible, si bien que se croisent les hordes de ceux qui cherchent le dépaysement et de ceux qui tentent de trouver une résidence stable dans des pays riches. L’étranger du pays visité par le flux touristique est ainsi paré de toutes les vertus que l’on dénie à celui que l’on croise dans les rues de sa ville.

Dans l’idéologie progressiste de la modernité, le localisme, la lenteur, la solitude, la ruralité sont autant de valeurs que l’on a crues dépassées. Mais dans l’histoire humaine, les époques se succèdent, les valeurs structurant l’imaginaire d’une époque se saturent et d’autres valeurs émergent. La dialogie pont et porte après avoir laissé la porte ouverte sur tous les ponts est en train d’en refermer un certain nombre.

Pour le dire en d’autres mots, sans doute qu’à une forme exacerbée de cosmopolitisme succède une forme plus douce de retour au local. Localisme mettant l’accent sur la mémoire collective. On pourrait même dire sur cette « voix de l’instinct » propre à la sagesse populaire et privilégiant l’espace que l’on partage avec d’autres. Inconscient sachant, de savoir incorporé, que le lieu fait lien.

Souvenons-nous du texte de Pascal décrivant comment les hommes tentent d’échapper au sentiment de leur finitude par diverses agitations et activités. C’est ce qu’il nomme le « divertissement »

Cette attraction pour l’ailleurs a sans aucun doute enrichi la culture de l’humanité et promu des valeurs comme la liberté d’aller et venir, de penser, la relativisation des croyances dogmatiques, le progrès de la connaissance. Mais cette évolution s’est faite en laissant de côté l’enracinement dans le terroir, l’ancrage dans la tradition, les valeurs de l’imaginaire, du rêve, la spiritualité. Au lieu d’être voyage qui enrichit le retour, le tourisme de masse est devenu pur divertissement, au sens pascalien du terme.

« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Etc.

Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. » (Pascal, Pensées 47 )

Le confinement, au-delà de son caractère délétère d’un point de vue épidémiologique et économique a mis en relief le danger d’un monde sans limite, d’une humanité hors sol.

Michel Maffesoli

Contre le mythe progressiste moderne, le démarche « progressive » de la postmodernité

Dans notre modernité finissante, ce qu’avec certains j’appelle la postmodernité, on voit à la fois des signes de saturation de ces grandes valeurs de l’idéologie progressiste et l’émergence d’un nouvel imaginaire.

Les indices sont légion pour en témoigner :

  • attention à la préservation du patrimoine naturel (écosophie) ;

  •  relativisme des valeurs visant à privilégier l’échange symbolique plutôt que l’échange marchand ;

  • retour vers la tradition et désir d’enracinement.

Ce qui a caractérisé la modernité c’est sans doute la volonté d’abolir les limites, toutes les limites :

  • Dans la domination de la nature, et l’on sait à quelles dévastations cette ubris a mené ;

  • Dans le scientisme, jusqu’à considérer qu’il n’existait pas de « lois de la nature », ni « d’ordre des choses » ;

  • Dans l’économicisme, tout est monnayable, tout peut devenir marchandise, les rites et les objets de culte des cultures étrangères comme les merveilles du passé.

Mais cette ambition/prétention d’abolir toutes les limites, cette volonté d’émancipation individuelle et politique est en train de se saturer : la barbarie des phénomènes migratoires, l’exacerbation des xénophobismes, les saccages écologiques et peut-être tout simplement l’épuisement de l’intérêt pour le voyage en sont les signes les plus noirs.

Le destin funeste de ces bateaux de croisière interdits d’accoster dans quelque port de peur de la contagion du Covid 19 a sans doute porté un coup fatal à l’engouement pour la « croisière de masse ». Le paquebot s’est transformé en prison ! Et le voyage en cauchemar.

Cet exemple tout anecdotique qu’il soit signe peut-être la fin de cette pulsion de l’illimité, du « toujours plus, toujours plus loin » qui a conduit au libéral-mondialisme dont le tourisme de masse est un avatar des plus parlants. Le confinement, au-delà de son caractère délétère d’un point de vue épidémiologique et économique a mis en relief le danger d’un monde sans limite, d’une humanité hors sol.

Souvenons-nous qu’à Rome, une cité digne de ce nom ne pouvait exister que si elle acceptait l’idée même de limite. C’est ainsi qu’à côté du dieu Jupiter tout puissant, un culte était rendu au dieu « Terminus », terme qui soulignait l’importance de la limite pour tout être-ensemble. La statue de ce dieu était d’ailleurs sans bras et sans jambe de manière qu’on ne puisse pas le déplacer. Dans le même ordre d’idées, mais maintenant logique, le terme latin de determinatio, ce qui détermine, désignait en fait la borne  délimitant le terrain fertile par rapport au désert. En bref, la borne, la limite, c’est ce qui donne à être, c’est ce qui assure la fructification et l’efflorescence de toute vie sociale.

C’est cela même qu’a cru pouvoir dépasser l’idéologie progressiste de la philosophie des Lumières, de la révolution industrielle et scientifique du 19ème siècle, du libéral-mondialisme du 20ème siècle. Cet homme « nouveau », délivré du rapport au passé et à la tradition, de l’oppression des croyances en l’invisible, des contraintes naturelles, voit soudain tous ses appuis vaciller. Dehors est le danger, l’autre est le danger, l’échange est le danger.

Et l’on voit réémerger des valeurs que l’on croyait dépassées : la production locale, les coutumes locales, l’entraide de voisinage, sans parler de longues plages de méditation (plus ou moins consciente) promues par justement l’absence de ce divertissement dont parlait Pascal.

Tout ceci en pointillé, valeurs émergentes, à bas bruit, vite recouvertes par les annonces catastrophées des divers économistes, des chefs d’entreprise, des gouvernants, pressés maintenant que l’on retrouve le monde d’avant, le monde productif, travailleur, actif.

Pourtant, au-delà de l’immense désorganisation qu’a subie l’appareil touristique dans ses aspects économiques et sociaux du fait du confinement, une Renaissance à venir ne pourra que s’asseoir sur une nouvelle définition du rapport du local et du mondial, de l’humanité et de la nature, du proche et du lointain. C’est ce que l’École de Palo Alto, en Californie, nomme la «proxémie» soulignant le rapport étroit existant entre l’environnement naturel et l’environnement social.

À la horde de touristes rassemblés par les Tour opérator on va préférer les retrouvailles annuelles dans les campings et les gites ruraux, les vacances chez l’habitant, à la ferme, les échanges entre particuliers ruraux et urbains. Bref, tout ce qui fait communauté.

Michel Maffesoli

Une Renaissance « progressive »

À la brutale idéologie progressiste ne peut que succéder une plus douce philosophie progressive. En termes imagés : non plus la flèche du temps orientée vers le lointain, mais la spirale. Autre manière de dire l’enracinement, rappelant que comme toute plante , la plante humaine a besoin de racines pour croître !

Le secteur du tourisme n’est qu’un exemple des changements profonds de valeurs qui traversent la postmodernité naissante. Il y a une saturation de ce tourisme de masse, de cette accumulation quantitativiste de « miles » et de sites touristiques, de selfies et de consommations. Saturation du fait de la prise de conscience des dégâts causés à la nature et à l’histoire par ces piétinements frénétiques, mais saturation aussi par un besoin de retrouver une sérénité, un enracinement local presque disparus. Ce que je nomme « enracinement dynamique ».

Bien sûr le monde ne va pas changer brutalement et les tentatives de rebâtir le monde d’avant vont dans un premier temps prévaloir : marketing, promotion, appel à toujours plus de consommation. Mais la contrainte d’un tourisme local va peut-être dessiller les yeux de nombre de personnes. La relocalisation des industries « essentielles », le goût pour les produits alimentaires locaux, la mise en valeur des richesses du terroir redonnent une place au local. Sans oublier, à l’image de cette fête mémoriale qu’est le « Puy du Fou », le développement des célébrations locales, patrimoniales autour d’un château, d’un monastère et autres « Hauts lieux » de la même eau.

À la horde de touristes rassemblés par les Tour opérator on va préférer les retrouvailles annuelles dans les campings et les gites ruraux, les vacances chez l’habitant, à la ferme, les échanges entre particuliers ruraux et urbains. Bref, tout ce qui fait communauté. Tout ce qui fonde un être-ensemble construit non plus sur la valeur d’échange et la simple marchandisation des rapports humains, mais sur un véritable idéal communautaire. C’est en ce sens, ainsi que je l’ai indiqué, que le voyage touristique retrouverait son caractère d’initiation dans la lignée des « tours de France » des compagnons du devoir.

Nos portes, celles de nos villes, celles de nos pays, celles de nos maisons ne doivent certes pas rester fermées, dans la terreur de l’autre distillée par les pouvoirs en place durant le confinement. Mais elles doivent s’ouvrir et se fermer. Pour retrouver ce balancement équilibré entre le pont et la porte. C’est cela l’enracinement dynamique nécessaire à tout être-ensemble.

Source : Maffesoli : « Le tourisme de masse, symbole de la mondialisation, ne renaîtra pas » – Le courrier des stratèges

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