Plus loin que le mécénat, la coconstruction entreprise-association – Le nouvel Economiste – 14/05/2020

Ou comment la coopération entre entreprises et associations crée de l’innovation sociale.

Les liens tissés entre les associations et les entreprises s’inscrivent maintenant dans des logiques allant jusqu’à l’innovation sociale.

La crise économique et sociale causée par le coronavirus est venue renforcer la faille se creusant entre l’accroissement des besoins sociétaux et la diminution des ressources disponibles. La nécessité des démarches solidaires et de mise en commun des forces actives a donc été décuplée. Notamment pour les associations et les entreprises qui subissent de plein fouet le confinement. Heureusement, elles peuvent s’appuyer sur des liens qui se sont largement développés depuis plus d’une décennie. Des simples pratiques mécénales ou de politiques RSE, les liens tissés entre les associations et les entreprises s’inscrivent maintenant dans des logiques de coconstruction allant jusqu’à l’innovation sociale. Dans ces mutations, les territoires occupent une place clé et la pratique de l’évaluation offre maintenant la possibilité de tirer un bilan.


Au-delà des chiffres glaçants qui tombent chaque jour au niveau sanitaire, la crise du coronavirus s’est accompagnée d’une vague d’initiatives solidaires bourgeonnant sur tout le territoire. Le 1er mars, Gabriel Attal, le secrétaire d’État en charge de la vie associative, annonçait que 45 000 Français étaient mobilisés sur le terrain pour mener des missions d’aide alimentaire, de livraison, de garde d’enfants ou autres via la plateforme jeveuxaider.gouv. Sur France Info, François Debiesse, président de l’Admical, association de promotion du mécénat, se félicitait de cette “envolée de la solidarité”.

“Une question à la clé : comment trouver des solutions qui permettent de réduire les fragilités et de faire émerger de nouveaux moteurs de croissance économique durable ?”

Si terrible soit-elle, cette pandémie aura ramené la notion d’intérêt général sur le devant la scène. Elle a exacerbé un besoin d’engagement déjà présent dans la société française et un recours au pro bono qui se développe déjà depuis plus de dix ans. Le pro bono, du latin “pro bono public”, désigne cette pratique qui consiste à mettre gratuitement ses compétences au service d’une cause. Cela comprend par exemple le mécénat de compétences pour les entreprises qui permettent à un employé de s’engager sur son temps de travail au service d’une association. Ce développement est étudié par le Pro Bono Lab qui sort un panorama annuel en partenariat avec l’Ifop. On y apprend notamment que 80 % des personnes interrogées considèrent que le pro bono permet de faire travailler ensemble les associations, les collectivités et les entreprises.

Les acteurs privés sont donc au centre de cette dynamique et si l’on en croit les chiffres d’octobre 2019 de l’Observatoire des partenariats, 81 % des Français considèrent qu’il est nécessaire que collectivités territoriales, associations et entreprises collaborent afin de réduire les fragilités. Deux sources qui plébiscitent le besoin d’engagement, notamment du côté des acteurs privés. Avec une question à la clé : comment trouver des solutions qui permettent de réduire les fragilités et de faire émerger de nouveaux moteurs de croissance économique durable ?

Réflexion sur l’impact des partenariats

Les partenariats entre associations et entreprises sont souvent une affaire de bon sens et existent depuis longtemps. Mais depuis dix ans, on a objectivé ce phénomène et de nombreux chercheurs travaillent sur la question. Preuve en est avec le Pro Bono Lab ou encore le Rameau, qui mène l’étude de l’Observatoire des Partenariats et qui est lui-même un laboratoire de recherche sur le bien commun. Il a été fondé en 2006 par Charles-Benoît Heidsieck. “À l’époque, la pratique va plus vite que notre capacité à la comprendre. Cette coconstruction est déjà là alors que nous n’avions pas encore pris conscience du fait que ces alliances pouvaient avoir un rôle déterminant”, explique-t-il. Même discours du côté de Sylvain Reymond, directeur général de Pro Bono Lab : “beaucoup d’entreprises nous disent qu’en fait, elles font du mécénat sans vraiment le savoir depuis des années”.

Depuis le début des années 2000, le développement de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises), puis en 2015 l’adoption des Objectifs de développement durable par l’ONU, ont fait office d’accélérateurs de l’engagement des entreprises dans les territoires. “Ce sont des objectifs qui sont réfléchis à deux. On se pose beaucoup plus de questions sur l’efficacité de nos actions communes : est-ce qu’on répond à des enjeux locaux ?”, relate Marie-France Beurton, directrice déléguée au partenariat chez Action contre la faim.

Mécénat et compétences

Si ces partenariats peuvent prendre des formes très diverses, la porte d’entrée la plus classique est encore le mécénat. Il se décline sous la forme du mécénat financier, le plus connu et le plus utilisé, le mécénat en nature et enfin le mécénat de compétences. Depuis la loi Aillagon de 2003, les entreprises mécènes bénéficient d’un avantage fiscal leur permettant de déduire 60 % de leurs dépenses de mécénat de leurs impôts, dans la limite de 0,5 % de leur chiffre d’affaires. Cette loi a marqué une véritable rupture en termes de mécénat d’entreprise.

“Si ces partenariats peuvent prendre des formes très diverses, la porte d’entrée la plus classique est encore le mécénat”

Au sein d’une entreprise, la mise en place d’une politique de mécénat peut se faire de plusieurs manières. “Cela peut-être très descendant : avec un programme d’engagement, une politique RSE, une mission d’entreprise, ou très remontant, avec des collaborateurs qui sont en demande et qui vont vouloir s’engager sur leur temps de travail avec des aménagements d’horaires” explique le patron du Pro Bono Lab. Dans ce cadre, le mécénat de compétences s’inscrit dans un cadre bien particulier car il engage directement les collaborateurs d’une entreprise pour une cause d’intérêt général.

“Aujourd’hui, une entreprise qui s’engage, c’est d’abord une entreprise qui permet à ses collaborateurs de s’engager. Plus elle adopte cette pratique, plus elle travaille sur les questions de qualité de vie au travail, plus elle répond à une quête de sens”, assure Sylvain Reymond. “Nous savons que les collaborateurs veulent davantage s’engager sur les causes d’intérêt général ou de solidarité de l’employeur”, relate Marie-France Beurton.

Action contre la faim, qui recourt au mécénat d’entreprise, propose justement des actions impliquant directement les salariés. C’est le cas par exemple avec les Challenges contre la faim, une opération sportive pour débloquer des dons. “Plus un collaborateur participe et réalise d’épreuves, plus nous récoltons des dons de la part de l’entreprise qui le sponsorise, et qui est donc mécène”, explique Marie-France Beurton.

“Certaines s’emparent de ce type de partenariat pour les utiliser comme formation pour leurs salariés parmi les trois compétences les plus acquises dans ce cadre, on trouve l’empathie, la créativité et la résolution de problèmes complexe”

Au sein de la structure privée, le bénéfice doit davantage se lire au niveau interne, sur le plan des ressources humaines. Pour Sylvain Reymond, l’apport pour l’entreprise peut même aller plus loin : “certaines s’emparent de ce type de partenariat pour les utiliser comme formation pour leurs salariés. Il apparaît que des collaborateurs qui s’engagent au sein d’une association se retrouvent confrontés à des problématiques qu’ils n’avaient pas au sein de leur entreprise. Et parmi les trois compétences les plus acquises dans ce cadre, on trouve l’empathie, la créativité et la résolution de problèmes complexes”.

Coconstruction durable

Ces partenariats peuvent s’inscrire dans la durée. Action contre la faim collabore par exemple depuis vingt ans avec Système U, son plus vieux partenaire. “Notre logique s’inscrit plus dans un objectif de partenariat à long terme. Nous avons une recherche d’équilibre… C’est finalement la logique de la coconstruction qui s’est imposée”, témoigne Marie-France Beurton.

Ces liens tissés au long cours peuvent conduire à des formes plus abouties de collaboration. Lorsque les deux mondes se réunissent, ils peuvent répondre ensemble à des marchés publics, faire du business inclusif ou créer des joint-ventures sociales, c’est-à-dire une entité à gestion conjointe créée entre une entreprise et une association.

“Lorsque les deux mondes se réunissent, ils peuvent répondre ensemble à des marchés publics, faire du business inclusif ou créer des joint-ventures sociales, c’est-à-dire une entité à gestion conjointe créée entre une entreprise et une association”

Enfin, “l’objectif ultime, c’est le sujet de l’innovation sociale”, assure Sylvain Reymond. C’est l’idée que les entreprises et les associations vont se lancer dans des expérimentations communes sur le territoire afin de trouver des solutions qu’aucune des deux n’aurait pu trouver seule. “Aujourd’hui, aucun acteur ne peut prétendre inventer tout seul”, martèle Charles-Benoît Heidsieck. “Là, on change de sphère, ajoute-t-il. Il s’agit d’y mettre les moyens. Nous ne sommes pas sur 10 000 euros mais plus sur des centaines de milliers d’euros.”

Par exemple, lorsque Renault se lance dans un partenariat de ce type avec l’association de mobilité durable Wimoov, en 2011, l’entreprise débloque un million d’euros pour l’aider à développer six nouvelles plateformes dans tout l’Hexagone. En retour, Wimoov apporte son expertise au géant de l’automobile en matière de mobilité, notamment sur les publics les plus fragiles, afin d’aboutir à la création des garages solidaires de Renault.

Incontournable évaluation

“De la petite action territoriale, à travers le mécénat ou les pratiques responsables, jusqu’à la coconstruction de solutions à travers une coopération économique, ces partenariats touchent tous les acteurs de l’économie : TPE, PME, ETI et grandes entreprises”, détaille Charles-Benoît Heidsieck. Le recul que nous commençons à avoir sur ces pratiques permet aux entreprises et aux associations de mieux réfléchir à leurs objectifs communs. “La méthode ‘je donne un chèque et basta’ a vécu. Si vous n’êtes pas clair sur vos objectifs et la typologie des partenariats que vous mettez en place, le risque est de se tromper ou de tromper votre partenaire”, explique le président du Rameau.

“Grâce à l’évaluation partenariale, on arrive à démontrer que cette relation asymétrique entre associations et entreprises peut être équilibrée et qu’elle peut avoir une utilité sociale : elle peut donc être durable !”

Pour éclairer ces décisions, les acteurs associatifs appellent les entreprises à réaliser des évaluations de partenariat. L’idée n’est pas seulement de faire une étude de performance pour l’entreprise ou une étude d’impact pour l’association, mais bien une étude de leur collaboration. Il s’agit de comprendre la contribution des deux organisations sur le plan individuel mais aussi sur leur écosystème, et quelles solutions elles ont trouvé pour répondre aux fragilités de leurs territoires. “Grâce à l’évaluation partenariale, on arrive à démontrer que cette relation asymétrique entre associations et entreprises peut être équilibrée et qu’elle peut avoir une utilité sociale : elle peut donc être durable !”, conclut Charles-Benoît Heidsieck.

Baptiste Madinier

Micro-crédit et conseil à la création d’entreprise de l’AdieComment construire une entreprise lorsqu’on n’a pas accès au crédit ? C’est la question que s’est posée Maria Nowak et avant elle, le Prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Ce dernier a fondé en 1976 la bien connue Grameen Bank, une institution de microcrédit, afin de permettre à tout le monde d’entreprendre. En France, Maria Novak a suivi son exemple une décennie plus tard en fondant l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie). Cette structure est reconnue d’utilité publique depuis 2005.

“En France, pour la majorité des gens, l’accès au crédit n’est pas forcément un problème, mais il existe des populations qui, pour des raisons diverses, n’y ont pas accès et qui sont donc empêchées de créer leur entreprise”, explique l’actuel président de l’Adie, Frédéric Lavenir. L’association propose donc des prêts de 4 000 euros en moyenne pour les personnes qui voudraient lancer leur propre affaire. L’an passé, ils ont accordé 27 000 crédits.

“Il existe d’autres obstacles pour créer son propre emploi, non pas financiers, mais davantage culturels, comme la maîtrise de langue ou de la complexité administrative, fiscale ou économique du marché dans lequel nous sommes”, détaille Frédéric Lavenir. L’association accompagne donc les personnes qu’elle soutient pendant toute la durée du prêt avec des conseils et des formations. “En France, on connaît très bien les start-up, les professions libérales ou les PME traditionnelles, mais il y a peu d’organismes qui connaissent et qui défendent les entrepreneurs que nous finançons”, relate-t-il.

L’association est donc très présente dans les quartiers depuis sa création et depuis quelques années, elle investit les territoires ruraux. L’objectif de l’Adie est aussi de sensibiliser à l’entrepreneuriat. “Il y a encore trop de gens qui ne sont même pas au stade de conscience qu’ils pourraient avoir un projet. Ils ont des capacités, de l’énergie, des savoir-faire, mais ils sont tellement inscrits dans l’idée qu’il faut chercher un employeur qu’il ne leur vient pas à l’esprit que c’est possible de créer une entreprise pour soi-même.”

Entraide et Entrepreneur au secours des chefs d’entrepriseFin février, l’observatoire montpelliérain Amarok, qui scrute depuis dix ans la santé des dirigeants de PME, a publié un chiffre inquiétant. Sur une étude réalisée courant 2019, il apparaît que 17,5 % des chefs d’entreprises français sont exposés à un risque d’épuisement professionnel. Ce risque peut aller jusqu’au burn-out. Ce public est justement celui de Claudine Pery, cheffe d’entreprise retraitée et reconvertie en dirigeante fondatrice d’une association qui vient en aide aux patrons en grande difficulté morale ou financière.

Entraide et Entrepreneur accueille “très souvent des chefs de TPE et PME qui sont dans le déni. Ils ne viennent nous voir que lorsqu’ils ont des difficultés financières fortes. C’est toujours un peu tard”, explique-t-elle. L’association gère généralement les difficultés de dirigeants d’entreprises qui ne dépassent pas les vingt-cinq salariés et qui peuvent venir de tous les secteurs : alimentation, cabinet d’avocat, bâtiment et même des pharmaciens ou des dentistes. “Bien souvent, les problématiques ne sont pas liées aux produits mais à l’organisation et au financement” explique la dirigeante de l’association.

Les patrons arrivent généralement en grande difficulté financière ou morale. Un comité d’intégration se met en place pour définir leurs besoins. Ensuite, une équipe est constituée autour d’eux pour trois mois avec des soutiens moraux (psychologue/psychothérapeute), des coachs, des avocats, des juristes ou même des experts métiers comme des comptables et des spécialistes de la communication. Tous sont bénévoles au sein de l’association.

74 % des Français estiment que les entreprises privées doivent agir pour réduire les fragilités au sein des territoires. En revanche, seulement 21 % des personnes interrogées estiment que les alliances entre entreprises et associations sont suffisamment développées.Source : Programme IMPACT de l’Observatoire des partenariats – Étude IMPACT-Citoyens / Octobre 2019

Source : Plus loin que le mécénat, la coconstruction | Le nouvel Economiste

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