La mode au fil des crises – France Culture – 03/05/2020

Le masque, les gants, la surblouse ou la charlotte vont-ils s’afficher sur les prochains défilés et changer notre garde-robe ? Une chose est sûre, la mode s’est toujours nourrie des épisodes de notre Histoire. Et notamment de ses grandes crises.

Le masque de protection spécial mariage de la créatrice allemande Kaska Hass, Berlin, avril 2020 Crédits : Omer Messinger – Maxppp

Coronavirus oblige, la mode voit son agenda chamboulé : à Paris, pas de « fashion week » masculine en juin, ni de défilés haute couture en juillet. Les prochains shows devraient se dérouler cet automne mais Saint Laurent vient d’annoncer qu’il se retirait du calendrier officiel. Et le bouleversement pourrait aussi atteindre les créateurs et créatrices. L’occasion de revenir avec Denis Bruna*, historien de la mode, conservateur en chef au musée des Arts décoratifs à Paris,sur la façon dont le vêtement s’inspire de nos grandes tragédies communes.

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Écouter Denis Bruna : « Le phénomène de mode et le vêtement sont des documents d’histoire richissimes »

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Denis Bruna : « Le phénomène de mode et le vêtement sont des documents d’histoire richissimes »

Comment la mode pourrait-elle décliner cette période de confinement ?

En tant qu’historien, j’ai beaucoup de mal à parler de l’avenir ! Mais je me rends compte d’une chose, c’est que le vêtement de travail est en train de changer puisqu’on ne s’habille pas de la même façon quand on reste à la maison. Avec le télétravail, on ne prend plus sa voiture ou les transports en commun, donc il y a une modification du vêtement de travail : il est moins apprêté.

Je dirais qu’après le déconfinement, s’il y a des modifications, on les verra dans la grande mode, c’est à dire la haute couture et le prêt à porter de luxe, et je ne serais pas surpris de voir une sorte de déclinaison du masque. Il est tellement présent, tellement nouveau pour nous, pour notre génération, que je ne serais pas surpris de le voir dans certains défilés à l’automne prochain.

Regardons en arrière, vous souhaitiez revenir sur la mode féminine pendant la Première Guerre mondiale pour notamment rétablir une vérité.

Durant la Première Guerre mondiale, certaines femmes travaillent dans les usines pour remplacer les hommes et on dit souvent qu’elles arborent une tenue masculine. Or, il n’en est rien. Certaines femmes l’ont fait, mais on ne peut pas dire que toutes les femmes se sont habillées avec des pantalons. Certes, la silhouette de la femme change durant ces années, mais ce n’est pas dans le sens d’une masculinisation ni d’une émancipation. C’est plus prosaïquement parce que la mode est cyclique. Il y a deux silhouettes principales pour les femmes : de 1914 à 1916 apparaissent les jupes cloches et les crinolines de guerre, particulièrement ajustées au niveau de la poitrine et amples à partir de la taille jusqu’aux genoux. Et il va y avoir un véritable changement à partir de 1917 puisque la silhouette va devenir droite, beaucoup plus stricte avec les robes tubulaires qui étaient surtout destinées à des femmes de la bourgeoisie qui ne travaillaient pas (…). Et quand on lit la presse de l’époque, elle évoque une stratégie commerciale qui était celle de relancer la couture et son économie. Ce renouvellement des vêtements fait partie du devoir de patriotisme des Françaises, et on demande aux femmes qui peuvent se permettre d’acheter des robes de prix d’acheter des robes françaises.

On se trompe donc complètement quand on pense que durant la Première Guerre mondiale, le corset a été abandonné au profit du pantalon ?

Le corset n’a aucunement disparu durant la Première Guerre mondiale. La pièce de corseterie est restée une pièce essentielle de l’habillement féminin et de la silhouette des femmes.

Mais le pantalon apparaît-il tout de même ?

Quelques femmes l’ont porté dans les usines, mais sinon, il faut vraiment attendre les années 30 pour pouvoir porter le pantalon, mais dans des contextes et dans des circonstances très particulières, la plage ou la soirée. Il faut vraiment attendre les années 60, 70 pour voir une majorité de femmes portant le pantalon au quotidien.

Une jeune femme vêtue d'un pantalon et d'une combinaison dans une usine de glucose du Lancashire, en Angleterre, vers 1918.
Une jeune femme vêtue d’un pantalon et d’une combinaison dans une usine de glucose du Lancashire, en Angleterre, vers 1918. Crédits : G P Lewis / Imperial War Museums – Getty

Après la Première Guerre mondiale, quelles sont les événements qui vont influencer le vêtement ?

Il y a le krach boursier en octobre 1929, la Grande Dépression qui s’ensuit aux Etats-Unis (…) mais également bien sûr les années 30 sont aussi marquées par des tournants politiques essentiels : Hitler devient chancelier en 33, Mussolini maréchal d’Empire en 38, et en France la Troisième République est particulièrement instable. Ce tournant intellectuel et fasciste de l’Europe a des conséquences sur la production artistique. Il y a par exemple un retour à l’ordre moral et là c’est très graphique, géométrique ce que l’on voit par exemple dans l’Art déco. Et dans le domaine de la mode, ce retour à l’ordre s’exprime pour les femmes par des robes droites et très graphiques particulièrement influencées par l’architecture et la sculpture de cette époque. Madame Grès est alors vraiment la couturière qui fait des robes très influencées de l’architecture et de la sculpture (NDLR : Madame Grès qui déclarait : « Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre »).

Et chez les hommes ? 

La mode masculine va aussi connaître un tournant. Avec la crise, l’homme ne doit plus se permettre d’excentricités. Il y a toujours le costume trois pièces et il va habiller l’homme modèle qui travaille pour nourrir sa famille. Il est intéressant aussi de voir les nouvelles techniques de coupes de ces costumes qui se mettent en place à Londres, dans la célèbre rue des tailleurs Savile Row. Le tailleur Frederick Scholte lance la fameuse “London Cut” qui cherche à mettre en valeur une carrure nouvelle qui doit rendre l’homme beaucoup plus viril avec notamment l’apparition des épaulettes. Cette carrure est influencée notamment par les sportifs et les acteurs du cinéma américain. S’il y a un homme, à la fois champion olympique et acteur, qui a beaucoup influencé la mode dans les années 30, c’est Johnny Weissmuller qui a été plusieurs fois champion olympique dans les années 20 (cinq médailles d’or en natation et une de bronze en water-polo) et qui a bien sûr incarné le rôle de Tarzan au cinéma dès 1932.

Un tailleur prend les mesures d'un client chez Henry Poole, Savile Row, London, 1938
Un tailleur prend les mesures d’un client chez Henry Poole, Savile Row, London, 1938 Crédits : Hulton Archive – Maxppp

Avec 39-45, on imagine que cela s’assombrit encore un peu plus ?

Cela s’assombrit parce qu’il y a surtout des pénuries de matières premières qui affectent directement l’industrie de la mode, à savoir la laine, le cuir, la soie, le coton. Et dès 1941 entrent en jeu les cartes à points et les tickets de rationnement qui sont le seul moyen à part le marché noir d’acheter des chaussures et des vêtements pour toute une famille. Et les femmes, entre autres, vont faire preuve de débrouillardise. Le cuir étant réquisitionné, on va par exemple créer des chaussures en corde en raphia, en crochet avec des semelles en bois ou des semelles en liège. (…)

C’est aussi une époque où l’on voit des vêtements nouveaux, par exemple à cause vraisemblablement des restrictions de carburant qui limitent les transports en automobile, la bicyclette devient le nouveau moyen favori de locomotion et permet notamment l’avènement de la jupe culotte pour les femmes pour pouvoir faire du vélo plus facilement.

Quelles étoffes utilisait-on ? 

Tout ce que l’on pouvait, vraiment. Une historienne londonienne m’a ainsi raconté qu’une femme avait taillé une robe dans une toile de parachute qui était tombée dans son jardin, donc, vraiment, on utilisait tout !

L'emblématique tailleur Bar de la collection printemps-été de Christian Dior en 1947 connue sous le nom de "New Look"
L’emblématique tailleur Bar de la collection printemps-été de Christian Dior en 1947 connue sous le nom de « New Look » Crédits : Richard Avdeon – Maxppp

A quoi donnait droit les tickets de rationnement textile ?

Une couturière devait faire une robe entière avec à peine 3 mètres de tissu, ce qui est très peu. Et ce qui est intéressant, c’est qu’en 1947, alors qu’on utilise encore les « points textiles » (pour acquérir de nouveaux vêtements), Christian Dior lance sa première collection, la collection Corolle, qui prend d’ailleurs le nom plus connu de « New Look ». Il va scandaliser parce qu’il va utiliser jusqu’à vingt mètres de tissu, non pas pour faire une robe, mais pour faire une simple jupe ! D’ailleurs, Dior s’est expliqué en disant qu’il avait voulu chasser de son esprit ces années de pauvreté et cette époque, je le cite, “obsédée par les tickets et les points textiles ». Cela a pu scandaliser les femmes, mais très vite cette mode newlook a été copiée dans les patrons qu’on pouvait acheter chez les marchands de journaux, et qui fait la mode des jupes plissées très serrées à la taille et particulièrement ample et très emblématique des années 50, jusqu’à ce que la nouvelle génération des années 60, notamment les enfants du baby boom, ait voulu marquer une rupture nette avec les usages vestimentaires de leurs parents.

Tout cela prouve que la mode est intelligente, dans le sens où elle réfléchit et qu’elle est vivante.

Complètement ! Le phénomène de mode et le vêtement sont des documents d’Histoire richissimes. On a trop souvent peu considéré le phénomène de mode et le vêtement comme étant de véritables sources pour apprendre l’histoire des femmes et des hommes à travers le temps. D’autant plus qu’on est tous obligés de s’habiller depuis des siècles. Par conséquent, le vêtement et le phénomène de mode auquel on appartient, auquel on adhère, sont des marqueurs et des témoins.

* Denis Bruna, Chloé Demey, « Histoire des modes et du vêtement du Moyen Âge au XXI siècle », Paris, Textuel, 2018

 

Source : La mode au fil des crises

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