Dis-moi quel est ton rapport au temps et je te dirai qui tu es – Mediapart – 30/04/2020

 

Le confinement modifie considérablement notre rapport au temps : temps du ralentissement pour certains, temps subi et anxiogène pour d’autres ou encore temps productif du télétravail. Au delà, le temps devient constitutif de l’image de soi et de la position que l’individu a envie d’adopter dans le «monde d’après». En somme, «Dis-moi quel est ton rapport au temps et je te dirai qui tu es».

Le rapport au temps cristallise les attentions ces dernières semaines. Que ce soit façon « éloge de la lenteur », de la créativité, temps subi et anxiogène ou encore temps productif du télétravail, le temps fait sens. Ce rapport au temps est dépendant des éléments de contexte, des situations professionnelles, familiales et matérielles sans compter le climat relationnel qui règne au sein de la famille. Dans les discours, il est intéressant de constater à quel point ce rapport au temps devient constitutif de l’identité sociale et individuelle en période de confinement. Il évoque également la position que l’individu a envie d’adopter dans le « monde d’après ». En somme, « Dis-moi quel est ton rapport au temps et je te dirai qui tu es. »

Le temps du ralentissement à l’échelle du foyer : quand lâcher-prise et activités partagées construisent une nouvelle culture familiale

Pour Juliette, cadre intermédiaire au chômage partiel, le confinement est « un alibi pour ne rien faire », un temps lent où le lâcher-prise et les liens resserrés avec son foyer permettent de se reposer et d’enrichir des liens familiaux délestés d’autorité et de contraintes.

« Pour les enfants (11et 16 ans), on ne leur met pas la pression sur les devoirs, on suit mais c’est à la cool et c’est bien comme ça pour éviter les tensions. Je me suis dit assez vite que le troisième trimestre ça sera plus ou moins des vacances. »

Un temps de loisirs clairement assumé et revendiqué, dans un contexte où elle se sentait auparavant perpétuellement sommée de produire, où les rythmes étaient intenses et les injonctions multiples. Avant, sa vie était focalisée sur ses objectifs personnels. La vie de la famille était rythmée par les activités respectives de chacun avec un déficit de temps partagé dont elle a conscience aujourd’hui « Je crois qu’avant ce confinement, on vivait côte à côte avec chacun nos activités mais on se voyait peu, juste pour dîner le soir et les week-end. On avait aussi chacun nos loisirs… » 

Cette période est donc un véritable sas de décompression et de partage conforté par des relations familiales équilibrées, des conditions de vie agréables, surtout le jardin qui libère les corps, à la fois espace de sport, de discussion, de jeux collectifs. Son mari, commercial au chômage technique, partage également cette réalité en s’impliquant beaucoup plus dans la vie familiale.

« Je ne me mets plus la pression, je laisse couler, j’écoute de la musique, mes enfants c’est au jour le jour. Parfois, ils passent du temps seuls dans leur chambre, ma fille adore dessiner, mon fils lire des mangas mais on fait aussi du sport ensemble, des jeux et puis on a un jardin, on lézarde au soleil, on a même installé une piscine gonflable. »

Pour Juliette, les inquiétudes économiques sont latentes mais c’est le temps présent qui compte : « Dans mon activité de conseil, je n’ai pas de marge de manœuvre, je me dis on verra et je mets à distance ce stress là. J’apprends à vivre au jour le jour et ça me va bien. »

Un temps présent qui la confronte à ce qu’elle a construit, la fait relativiser et lui rappelle qu’elle est dans une situation privilégiée : « Dans notre cas, on a de la chance, on a une maison, un jardin dans les hauteurs de Nice ».

Une famille qui correspond donc à la famille individualiste (centrée sur l’épanouissement et la réalisation de chacun) et relationnelle telle que la décrit depuis plus de deux décennies le sociologue François de Singly[1]. S’ajoute également une autre dimension renforcée par la période du confinement : la culture familiale. D’une part, cette culture familiale est faite de pratiques individuelles et partagées en hausse, marquées par un temps domestique délié et ré-enchanté :

« On cuisine avec ma fille, on ne le faisait jamais avant » « On rejoue à des jeux de société tous ensemble, mon mari a appris à jouer aux échecs à mon fils, il ne prenait pas le temps pour cela avant » « Mon fils aime m’accompagner faire les courses, ce qu’il ne faisait jamais avant »

D’autre part, cette culture familiale fait écho à la redécouverte des valeurs de partage, d’insouciance, de transmission sur un mode ludique. Un socle identitaire familiale que Juliette aimerait faire perdurer bien au-delà du confinement quitte pour elle et son mari à modifier les priorités, à négocier plus de télétravail et des horaires de bureau plus souples :

« C’est la première fois que je me dis, c’est hyper important en fait de faire des choses ensemble, de jouer avec mon fils, d’être dans le partage qui fait qu’on se connaît et qu’on se parle plus et mieux du coup. »

Le bien-être au télétravail : quand télétravail est synonyme de libération et de réappropriation de son temps

Jeanne travaille comme cadre dans une agence de création, elle vit seule à Paris dans un deux pièces dans le 19ème. Pour elle, le télétravail imposé est une véritable libération des contraintes de l’entreprise. Avant, elle travaillait intensément et avait du mal à cloisonner vie professionnelle et privée dans la mesure où elle pouvait travailler aussi le week-end chez elle. Un temps qu’elle considérait comme linéaire et aliénant entre sur-sollicitation de ses collaborateurs, interruptions répétées, enchaînement de réunions où tu dois « faire bonne figure », comprendre, montrer des signes d’engagement sans faille dans la conversation.

« Au bureau, je suis sollicitée très souvent, les collaborateurs débarquent dans ton bureau, tu enchaînes les réunions qui durent, tu dois aussi avoir un comportement hyper normé, montrer des signes d’attention, ne pas faire autre chose en même temps… »

Depuis le début du confinement et presque à sa surprise, elle se situe dans un temps choisi, elle maîtrise mieux son agenda et retrouve l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée qu’elle avait perdu.

Vivant au jour le jour, elle se sent libérée de la charge mentale liée à l’obligation de tout anticiper : « C’est la première fois que je prends les choses au jour le jour sans me dire j’ai ça et ça et faire, et tel projet, et là je dois planifier mes vacances..… »

Une libération qu’elle attribue en grande partie au fait d’être coupé de son environnement de travail qui sur-sollicite mais aussi grâce aux outils de chat et de visioconférence (dont elle peut couper la caméra) qui cadrent les temps de réunion et ôtent la pression sur les normes comportementales (exprimer des signes d’écoute active, maîtriser ses gestes…)

« Quand je suis sur zoom ou Teams, je suis impliquée mais je peux faire autre chose en même temps, je ne suis pas obligée de faire comme si j’étais hyper à l’écoute. J’ai toujours autant de réunions mais elles sont plus cadrées quand même. »

Au-delà, la période l’aide à reprendre la main sur son agenda. Jeanne fixe des règles selon une stratégie de protection et de déconnexion qui limite les interruptions des collaborateurs et la font gagner en productivité : « Avant je me rendais disponible tout le temps, là j’ose dire non à certains. Quand je dois travailler sur une tâche à concentration, je coupe mon téléphone et tout outil de connexion, je suis donc plus productive ».

Elle réinvente ses rythmes, choisit ses temps dont ses temps d’apprentissage puisqu’elle a décidé d’apprendre l’espagnol pendant le confinement « Chaque jour à 14h, j’ai un cours d’1h et pendant 1h je suis totalement coupée de mon travail, ça s’est finalement imposé très facilement. Avant le confinement, ça aurait été impossible. »

Elle réinvente également son rapport à son environnement, dont son quartier, en ayant chaque jour une routine de ballade d’1h « toujours le même parcours autour de chez moi où j’observe le paysage changer, dans ses infimes variations. Mon regard change, je m’attache aux moindres détails, des gens au balcon, les couleurs du printemps dans les parcs. »

Au final, son temps est donc plus libre, choisi et diversifié qu’il ne l’était dans son contexte d’entreprise où le cadre, les interactions et l’agenda étaient en partie fixés par d’autres.

Risque de burnout et télétravail : « quand après des heures de visio, mon casque et ma tête chauffent au risque d’imploser »

Marie a 2 enfants de 6 et 12 ans en garde alternée, le confinement n’ayant pas modifié la répartition de la garde une semaine sur deux. Elle est chef de projet pour une entreprise dans le secteur de l’énergie et travaille à distance depuis mi-mars. Elle fait donc partie de ces mamans solo qui doivent tout concilier : télétravail, continuité pédagogique, tâches ménagères multiples. Pendant les vacances scolaires, elle a demandé à être arrêtée pour garde d’enfants puis a repris en partie son activité travaillant en demi-journée la semaine où elle a ses enfants et toute la semaine quand ils sont chez leur père.

Son exemple est assez archétypal d’une organisation du télétravail qui manque de cadre puisque rien n’avait été négocié collectivement avant le début du confinement, l’entreprise n’ayant pas de pratique de travail à distance.

« J’ai demandé aux représentants du personnel et en fait les accords étaient en cours mais rien n’était fixé ni arrêté, ni sur la prise en charge des frais, internet, repas du midi, électricité…En plus je suis cadre donc c’est la porte ouverte à des horaires rallongés, ce que je ne peux me permettre avec les enfants. »

Pour faire face, elle met en place une organisation quasi militaire à la maison : « Je lève les enfants à 8h20, je reste petit déjeuner avec eux et les semaines où je travaille le matin je les mets souvent devant un dessin animé…Ca fait déjà 1H30 à 2h de gagné. Je fais une pause vers 10h 10h30 et là je les lance sur les devoirs »

L’accumulation des charges, charge mentale professionnelle, domestique et éducationnelle lui font vivre un « état de division permanent » entre ses enfants qu’elle surveille du coin de l’œil et les réunions qui s’enchaînent :

« J’ai souvent des interruptions, j’ai responsabilisé ma fille de 12 ans pour qu’elle s’occupe de la petite mais ça ne marche pas tout le temps et je vérifie souvent que tout va bien, elles peuvent commencer des devoirs, s’entraider puis se disputer et là c’est la crise, je dois aller les gérer alors que je suis en pleine réunion »

A cela s’ajoute une intense charge intellectuelle et un rapport déshumanisé à l’écran dont elle sature totalement après des semaines de télétravail :

« Je dois gérer pas mal de données, prendre des décisions, répartir le travail dans l’équipe, je n’en peux plus d’être en visio, parfois plus de 4h par jour si je cumule tout, j’ai mal aux yeux et je trouve ça froid, on perd tout de ce qui fait l’humain, les gestes, les mouvements, j’ai du mal à me concentrer… »

Une communication virtuelle où le non verbal et ses signifiants disparaissent, où les temps morts, les silences propices à la réflexion et la prise de décision sont quasi impossibles : « On est tout le temps dans le dire, dans le blabla, on court mais pour le coup dans la vraie vie quand on fait une réunion, parfois on fait une pause, il y a des silences, tout ce qui aide à la réflexion, là je me fais l’impression de courir comme un poulet sans tête »

L’usage excessif des écrans sur la santé n’est plus à démontrer : impacts sur le stress, troubles de l’humeur allant jusqu’à la dépression, difficultés de concentration sans compter les maladies posturales et la fatigue visuelle[2].

Le droit à la déconnexion semble aussi passer à la trappe puisqu’elle se sent obligée de répondre aux mails de ses collaborateurs en dehors de ses horaires de travail. Vie professionnelle et privée étant de fait mêlées, ses collaborateurs ont donc tendance à envoyer des mails en dehors des horaires légaux : « Je dois me protéger et je le fais autant que faire se peut le week-end mais parfois on a des urgences, je suis obligée de vérifier quand même… »

Et quand elle arrête de travailler, elle ne peut faire l’économie de donner des nouvelles à ses proches. C’est alors au tour des sociabilités virtuelles de prendre le relais et qui sont aujourd’hui vécues comme une corvée : « Au départ je trouvais ça sympa les apéros virtuels, aujourd’hui juste je n’en peux plus, j’ai stoppé, le soir je déconnecte de tout écran et je lis si j’ai du courage (…) la nuit je crois que je rêve d’écrans donc faut arrêter. » 

Pour Marie, le télétravail sur cette durée inédite ne peut pas durer, que ce soit à son échelle mais aussi pour son équipe dont la motivation semble décliner.

Elle conclut avec justesse sur la difficulté de maintenir l’esprit d’équipe « quand on ne se voit jamais » et que les marques de reconnaissance d’ordre émotionnel manquent car on ne peut plus se féliciter de visu.

Elle se projette dans un « après » qui mêlera sans doute du télétravail (sous conditions de bien-être, confort et isolement à domicile) mais surtout temps de rencontre vivant en entreprise pour maintenir cet esprit collectif, gratifier les employés et permettre une ouverture d’esprit au-delà du temps productif.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] De Singly François, Le Soi, le couple et la famille, Éditions Nathan, Paris, 1996 et Poche, 2005

[2] Le télétravail comme marqueur du contrat social, Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement, vol.79, issue 3, Mai 2018

Source : Dis-moi quel est ton rapport au temps et je te dirai qui tu es | Le Club de Mediapart

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