Philip Mirowski : «L’après ne sera pas favorable à une société de gauche, mais à une accélération des mesures néolibérales» – Libération – 28/04/2020

Le philosophe américain de la pensée économique Philip Mirowski craint que l’augmentation temporaire de la solidarité ne soit qu’un progrès en trompe-l’œil, avant une accélération vers un système encore plus dérégulé. Mirowski : «L’après ne sera pas favorable à une société de gauche»Le monde d’après le confinement sera-t-il celui d’hier ou de demain ? D’un côté, les partisans de l’écologie militent pour une relance verte, sobre, centrée sur les besoins essentiels. De l’autre, les industries se préparent à mettre les bouchées doubles pour combler le retard, annoncent qu’il va falloir travailler plus et demandent des subventions colossales. Aux Etats-Unis, alors même que 26 millions d’Américains ont perdu leur emploi en quatre semaines, la fortune cumulée des milliardaires a augmenté de 308 milliards de dollars. Un coup d’œil dans le rétroviseur ne laisse que peu de place à l’optimisme : après la crise des subprimes de 2008, les financements ont été pour les entreprises, et l’austérité pour les particuliers. Rien de plus normal, selon l’historien américain Philip Mirowski : en étudiant la crise de 2008, il a observé que les néolibéraux étaient mieux organisés que la gauche, ce qui leur a permis de tirer un meilleur parti de la crise. Le philosophe de la pensée économique, professeur à l’université Notre-Dame-du-Lac (Indiana), qui ferraille depuis plus de deux décennies contre les néolibéraux, souligne que si la réponse à un moment de crise peut être une augmentation temporaire de la solidarité, ce n’est qu’un progrès en trompe-l’œil. Dans son livre Never Let a Serious Crisis Go to Waste (Verso, 2013, non traduit), il explique que les crises focalisent notre attention sur des problèmes urgents de court terme à gérer, permettant aux néolibéraux mieux organisés de mettre en place le modèle de société qu’ils souhaitent : un marché moins régulé, devenu une institution autonome.Le modèle néolibéral, qui a affaibli les systèmes sanitaires nécessaires pour affronter un virus, est aujourd’hui sévèrement critiqué. Pensez-vous que cela annonce une reprise sur un modèle différent ?Je pense que la gauche se fait aujourd’hui rouler en croyant cela, de la même manière qu’elle s’est fait rouler en 2008. L’après ne sera pas favorable au modèle de société de la gauche, mais plutôt à une accélération des mesures néolibérales. Cet épisode mènera, selon moi, à un moment de stabilisation ploutocratique : un très petit groupe de gens va s’accaparer un immense pouvoir. Le contrecoup sera encore plus rude cette fois, pour plusieurs raisons. D’abord, les retombées de cette crise risquent d’être plus importantes : on voit se profiler une récession comparable à celle de la Grande Dépression. Il faut ajouter à cela le fait que la situation est actuellement gérée par des profiteurs qui vont chercher à s’approprier le plus de ressources possible.C’est ce que montre le Fonds de stabilisation des échanges [Exchange Stabilization Fund, ndlr], une réserve de 500 milliards de dollars destinée à sauver l’économie américaine. Il est contrôlé par Steven T. Mnuchin (un loup de Wall Street empêtré dans divers scandales financiers) puisque ce dernier est secrétaire au Trésor. C’est ce genre de personne qui va réutiliser l’argent libéré par la Banque centrale pour réorganiser l’économie à sa guise. Si Mnuchin pouvait avoir des doutes sur ce qu’il faisait en 2008 – il faisait alors partie de Goldman Sachs -, il est évident qu’il est aujourd’hui parfaitement conscient de l’appropriation illégale qu’il commet.Ces dérives seraient vite dénoncées par le monde politique !La réaction politique sera elle aussi bien pire qu’en 2008, car il y aura cette fois une tonalité populiste et nationaliste plus prononcée. Certes, la gauche peut se raconter des belles histoires, se dire que la crise nous rapproche, nous apprend à travailler ensemble, etc. Mais ce n’est pas le cas ! Les gens vont simplement apprendre qu’ils détestent leur voisin. C’est déjà ce qu’il se passe aux Etats-Unis comme en Europe : l’Union européenne n’a pas aidé l’Italie alors que c’était le geste le plus facile à faire. Quelle réaction va-t-elle avoir quand la situation sera encore dégradée ? A vrai dire, je me sens comme le coyote dans le cartoon, qui est suspendu dans les airs un bref instant avant de chuter à pic !Mais pourquoi la pensée néolibérale serait-elle plus à même de tirer profit d’une crise ?Dans mon livre Never Let a Serious Crisis Go to Waste, j’expliquais qu’il existe un collectif de la pensée néolibérale qui s’est préparé à répondre à des crises, qui sait comment en prendre avantage. Pendant que la gauche est restée apathique, les néolibéraux, eux, ont tiré les enseignements de 2008 pour savoir comment transformer une crise en une bonne occasion. Je les écoute parler, et ils sont aujourd’hui ouvertement triomphants : prenez Tyler Cowen, un des principaux économistes de la George-Mason University, qui a annoncé récemment la mort de «la gauche progressiste» et de l’idée de partag

Source : (20+) Philip Mirowski : «L’après ne sera pas favorable à une société de gauche, mais à une accélération des mesures néolibérales» – Libération

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