De la communauté de destin à la conscience universelle (Alain Péron) – Linked In – 20/04/2020

« Rien dans l’univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées. »

Pierre Teilhard de Chardin

En même temps qu’elle réactive nos réflexes primaires, la pandémie nous invite à une nouvelle manière d’être au monde. Pour faire progresser la civilisation nous avons besoin de changer nos comportements. Et si se penser autrement était le point de départ ?

Les leçons de la crise

La crise mondiale du COVID-19 livre trois leçons :

– D’abord, ce n’est pas l’avenir de la planète qui est mis en danger par nos erreurs et excès, mais celui de l’espèce humaine ; 

– Ensuite, nos problèmes sont posés à l’échelle du globe. La pandémie, le réchauffement climatique, l’extinction de la biodiversité ou l’épuisement accéléré des ressources naturelles ont des conséquences qui ne s’arrêtent pas aux frontières. C’est ce que certains nomment « la communauté de destin »

– Enfin, l’équilibre automatique des égoïsmes rationnels promis par la loi du marché ne permet pas d’assurer notre sécurité. En l’absence de vaccin et de traitement, la meilleure réponse provisoire à la pandémie reste une coordination dirigée de nos comportements : l’adoption par chacune et chacun des règles de distance sociale et de confinement, mais aussi l’acceptation d’un risque plus élevé par tous les professionnels des métiers qui ne doivent pas s’arrêter. La maximisation de l’intérêt individuel n’est pas une solution viable, sans discipline ni solidarité, la société ne fonctionne plus.

Bref nous sommes la même espèce, une espèce sociale, nos destins sont liés pour le meilleur et le pire et nous avons besoin d’agir en grand nombre de manière coordonnée . Le problème c’est que lorsque nous laissons la peur nous dominer, c’est le réflexe antisocial qui l’emporte.

La tentation de l’égoïsme

Dans l’urgence, nous avons fermé nos pays, nos villes et nos portes pour faire barrage à la pandémie. Quatre milliards d’individus ont été assignés à résidence quasiment sans protestation. Un souverainisme de fait a réhabilité puissamment la Nation et l’Etat alors que les organisations fédérales et supranationales semblaient impuissantes et que la globalisation était pointée du doigt. Ceux qui avaient expliqué il y a encore quelques semaines que le repli nationaliste était un écueil et que le « virus n’a pas de passeport » (1) ont rejoint bon gré mal gré, le mouvement généralisé du cloisonnement macro et micro qui engendre à son tour le mimétisme du chacun pour soi. 

Les conséquences sont inquiétantes. Après avoir été les spectateurs effarés des foires d’empoigne au papier toilette dans les rayons des supermarchés, nous assistons à une piteuse bataille de chiffonniers entre États, Régions et entreprises sur le tarmac des aéroports chinois, pour être le premier à se procurer des stocks de masques fabriqués on ne sait comment. Alors que nous aurions besoin d’un grand bond en avant de coopération et de solidarité, c’est la marche arrière du « moi d’abord et tant pis pour les autres » qui semble engagée dans l’immédiat.

Le risque de la violence

Une petite voix nous dit que ce n’est pas la bonne approche et que le réveil des égoïsmes n’est pas une solution durable. Pire, on peut craindre que la réactivation de ces « nous » qui fabriquent automatiquement des « autres » concurrents, barbares, ennemis, ne participe à l’aggravation de nos difficultés. On se rappelle qu’au siècle précédent, les rivalités nationales ont engendré d’abord le carnage de la Première Guerre Mondiale, puis par écho, avec l’effet catalyseur de la grande dépression, la montée des totalitarismes qui ont plongé le monde dans les horreurs de la Seconde. Osons poser la question : l’histoire est elle en train de bégayer ? Puisque l’on nous prédit une crise économique plus violente encore que celle des années trente, et que nous assistons depuis plusieurs années à l’irrésistible résurgence des populismes, serions nous à l’aube d’un nouveau conflit planétaire ? Comment s’assurer que la double maladie des personnes et de la société ne nous entraînera pas inéluctablement vers un nouveau déchaînement de violence entre, et à l’intérieur des nations ?

Le mirage du monde d’après

Dans les premiers jours du confinement, quand nous avons brutalement pris conscience de la vulnérabilité de nos sociétés, paralysées par une méchante « grippe » , certains ont aussitôt crié au miracle. La mise en quarantaine mondiale leur apparaissait à la fois comme une pénitence rédemptrice pour l’humanité et un jeune salvateur pour la planète. De ce purgatoire à la maison, nous sortirions purifiés, débarrassés enfin, du poids de nos errements et de nos fautes, et le monde d’après forcément bien meilleur que celui d’avant. Symboles de cette cure détox, les images du retour des dauphins dans les eaux clarifiées du Grand Canal à Venise ou des canards déambulant avenue de l’Opéra à Paris nous annonçaient une réconciliation inespérée entre l’homme et la nature. On nous prédisait déjà la naissance d’un eldorado responsable : digital (évidemment), solidaire (bien sûr) mais aussi plus « flexible » (ah ?), plus ouvert, plus local, plus participatif, plus résilient et évidemment plus raisonnable. Jacques Attali l’a aussitôt annoncé : «On cessera d’acheter de façon frénétique des choses inutiles et on reviendra à l’essentiel qui est de faire meilleur usage de son temps sur cette planète (…) »(2). Fini le capitalisme sauvage, voici venir le temps des rires et des chants, une époque qui invente l’applaudissement à sa fenêtre tous les soirs à 20H en hommage aux soignants peut-elle être autre chose que vertueuse ?

Et maintenant la grande peur

Quelques semaines plus tard, cet optimisme se fait plus discret. Cette fois c’est le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian qui confie au Monde « Ma crainte c’est que le monde d’après ressemble au monde d’avant, mais en pire » (3).

Avouons-le, nous avons peur. Nous avons peur de ce virus hautement contagieux et toujours aussi imprévisible. Nous avons peur de cette maladie qui s’en prend d’abord aux patients âgées et à la santé fragile, mais qui peut aussi frapper n’importe qui sans que l’on sache encore très bien pourquoi. On n’est même pas certain que ceux qui en sont déjà guéris sont immunisés. Nous avons peur de notre voisin qui peut nous apporter la mort juste en nous parlant d’un peu trop près. Cette pandémie a répandu sa terreur sur toute la planète et nous acclamons des restrictions de nos libertés fondamentales qui eussent paru totalitaires quelques semaines plus tôt. Après plus de trois semaines de confinement, selon un sondage Odoxa, 84% des Français ont approuvé sa prolongation pour quatre semaines supplémentaires (4). On nous parle déjà d’applications de tracking qui menacent de réduire à néant le peu qu’il nous restait encore d’illusion de vie privée et d’intimité, pour la bonne cause toujours. La santé n’est elle pas notre bien le plus précieux ?

Et puis, comme un malheur n’arrive jamais seul, nous commençons à avoir peur de la crise économique qui vient. C’est quoi un monde avec 20, 30, 40% des entreprises qui font faillite et autant de chômage ? Et ces montagnes de dette, qui les paiera ? Et l’Afrique ? Alors que les systèmes de santé perfectionnés des pays développés sont au bord de l’implosion face à la pandémie, que vont faire les pays émergents qui ne disposent pas des mêmes moyens ? Et la deuxième vague de l’épidémie, à l’automne, comment l’éviter ?

Au lieu de jouer les fanfarons, nous devrions peut-être commencer par accueillir cette grande peur. Accueillir cela ne veut pas dire céder à la panique. Bien au contraire. Au lieu de nous laisser dominer par une émotion surgie des profondeurs, qui sera toujours plus influente dans l’ombre du déni que dans la lumière de la raison, acquiescer lucidement à l’incertitude du temps présent et à cette menace universelle qui en annonce d’autres, est peut être un chemin salutaire pour imaginer de nouveaux possibles. Et si nous acceptions la révélation de notre fragilité ?

L’humanité c’est la coopération.

Qu’est-ce que l’humanité ? Une espèce consciente de sa vulnérabilité et qui utilise son intelligence sociale pour s’adapter à n’importe quelle menace et à n’importe quel contexte : géographie, climat, ressources. Les humains n’ont pas conquis la planète parce qu’ils étaient indestructibles : tous les autres grands mammifères courent plus vite, et tous les autres grands primates disposent d’une puissance musculaire supérieure. Comme l’explique Yuval Noah Harari l’auteur du Best Seller « Sapiens » : « La vraie différence entre les hommes et tous les autres animaux ne se trouve pas sur le plan individuel, mais sur le plan collectif. Les hommes contrôlent la planète parce que ce sont les seuls animaux capables de coopérer de façon flexible et en très grand nombre » (5). Comme dans toutes les bonnes histoires, la force et la vulnérabilité du héros sont au même endroit : coopérer de façon flexible en grand nombre est à la fois un problème qui se complique à mesure de l’accroissement de la population et aussi cet art que nous les humains sommes les seuls à savoir maîtriser et développer.

L’histoire de l’humanité est celle du progrès continu de la coopération flexible en grand nombre pour réduire notre vulnérabilité individuelle et collective. Les générations qui nous ont précédés ont inventé des outils policés au fil du temps. Le mot « outil » est à prendre au sens le plus large car il englobe bien davantage que la technologie. Bien sûr nous avons progressé parce que nous avons appris à maîtriser le feu, le fer, la vapeur et puis l’atome et le bit, mais aussi parce que nous avons développé des langues, de l’art, des lois, des dieux et de la monnaie… En matière de civilisation, le « soft » des humanités n’est pas moins essentiel que le « hard » de la science et des techniques et nous nous sommes développés par l’échange grâce et à ces savoirs et croyances partagés. 

De la sorte, même si les capacités biologiques du cerveau humain restent globalement inchangées l’intelligence individuelle s’augmente à proportion qu’elle se connecte avec une intelligence collective en croissance exponentielle et infinie. Nos interdépendances créent de nouvelles vulnérabilités, c’est évident, mais grâce à cette intelligence collective, notre capacité à résoudre ces fragilités avance plus vite que la génération de nouveaux problèmes. L’histoire est tragique, nous n’échappons pas aux drames et aux crises, mais collectivement nous apprenons, nous surmontons et nous progressons.

Un enjeu de comportement.

Nous sommes plongés dans une situation paradoxale où la coopération flexible en grand nombre est plus que jamais nécessaire pour surmonter la crise alors même que le repli sur soi est devenu une règle d’acier. Edgar Morin nous avertit : « En tant que crise planétaire, elle met en relief la communauté de destin de tous les humains en lien inséparable avec le destin bio-écologique de la planète Terre ; elle met simultanément en intensité la crise de l’humanité qui n’arrive pas à se constituer en humanité »(6). Face à la pandémie et à la crise économique et sociale globale qui lui fait cortège, face aussi aux défis climatiques qui s’annoncent ensuite, nous pourrions être tentés de renoncer à la globalisation des échanges : cela ne nous permettra pas d’échapper à la mondialisation des catastrophes. Nous avons besoin de réponses globales et coordonnées à l’échelle de la planète, une sorte de plan Marshall pour le monde d’après, mais avec un supplément d’âme.

Alors comment fait-on pour échapper au réflexe du chacun pour soi dans l’urgence qui risque de nous entraîner vers l’aggravation et la multiplication des catastrophes ? Comment s’y prendre pour « se constituer en humanité » ? Le problème est à la fois très simple et très complexe : nous devons inventer de nouveaux outils pour coopérer de manière flexible à 7 ou 10 milliards. Et si la solution c’était … ? 

(La suite au prochain épisode…)

NOTES

(1) Emmanuel Macron, “Adresse aux Français” 12 mars 2020https://www.linkedin.com/embeds/publishingEmbed.html?articleId=8930931625899050807

(2) Jacques Attali « Que naîtra-t-il ? » 19 mars 2020.https://www.linkedin.com/embeds/publishingEmbed.html?articleId=9018358433944467195

(3) Jean-Yves Le Drian, entretien au « Monde » lundi 20 avril 2020https://www.linkedin.com/embeds/publishingEmbed.html?articleId=7481597600979097239

(4) Sondage ODOXA 14/04/2020 : les Français approuvent la prolongation du confinementhttps://www.linkedin.com/embeds/publishingEmbed.html?articleId=8383681392679046120

(5) Yuval Noah Harari TEDGlobalLondon : « What explains the rise of humans? »https://www.linkedin.com/embeds/publishingEmbed.html?articleId=6964234638331112415

(6) Edgar Morin entretien au « Monde » – Lundi 20 avril 2020https://www.linkedin.com/embeds/publishingEmbed.html?articleId=7207974739414424971

Source: LinkedIN

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