Le modèle d’intégration fonctionnelle de Paul Meier – L’Inactuelle – 18/04/2020

Paul Meier, dans Les trois visages de la vie, a développé un modèle d’intégration fonctionnelle susceptible de rendre compte des différents aspects du vivant, que ce soit à l’échelle physique ou à l’échelle sociale. Sylvain Fuchs reprend ici le cadre de pensée esquissé par Paul Meier afin de proposer une réflexion plus générale sur l’importance du principe ternaire dans la compréhension du monde. Il rejoint ainsi certaines intuitions de grands auteurs traditionnels comme Lao Tseu.


 

Parallèlement aux dispositions sous lesquelles se présentent les phénomènes, qu’on pourrait ramener au nombre de trois (structure, forme et évolution), nous pouvons relever les conditions ontologiques de leur existence : une présence effective (que nous appellerons génériquement substance), dans l’espace et dans le temps. Les trois conditions phénoménologiques peuvent être définies par paires antagonistes, dans une logique de complémentarité des contraires que les traditions orientales (le Taijitu taoïste), les chercheurs en sciences (Niels Bohr) ou encore les philosophes (Stéphane Lupasco) invoquent de façon récurrente.

Triade

Les antagonismes du réel.

En vue de nommer ces conditions phénoménologiques et les antagonismes qui les fondent, nous utiliserons des notions puisées dans les théories des médecines orientales (basées sur les éléments), les traités d’alchimie (basés sur les symboles) ou dans ce qui nous intéresse plus particulièrement ici : les concepts épistémologiques abstraits. En fonction du système envisagé, une définition plus précise et contextuelle pourra être déclinée, comme nous le verrons plus loin dans les exemples choisis.

Commençons donc par nommer les trois paires d’antagonismes de nos trois conditions phénoménologiques substance-espace-temps de la façon suivante :

– Pour la substance : il s’agit d’un antagonisme entre inertie et mouvement, entre manifestation subtile ou dans la densité, ou encore entre masse et énergie, bien connu depuis la célèbre formalisation d’Einstein établissant l’équivalence des termes en opposition: E=mc².

– Pour le temps : il s’agit d’un antagonisme classique entre passé et futur, entre le déterminé et l’indéterminé, dont le présent peut être compris comme un tiers-inclus.

– Pour l’espace : il s’agit d’un antagonisme que l’on peut tout aussi bien définir, selon les systèmes observés, comme une opposition entre le centre et la périphérie, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le lieu et l’étendue, etc.

Paul Meier et les trois visages de la vie.

Dans l’intuition de Paul Meier (Les trois visages de la vie, Marco Pietteur, 1996), on peut organiser les aspects fonctionnels (substance, espace, temps) – les moteurs de l’activité des phénomènes – et les aspects observables (structure, forme, évolution) des phénomènes selon le Modèle d’Intégration Fonctionnel ci-dessous :

Paul Meier

Afin d’illustrer la portée de ce modèle, nous allons nous appuyer sur trois exemples emblématiques des systèmes dynamiques et ouverts : la cellule biologique, la personne en tant que processus organique et la vie des sociétés.

En premier lieu, abordons le cas de la cellule :

– Pour l’espace : L’antagonisme spatial est assez simple à identifier et à nommer : il s’agit de la membrane cellulaire, semi-perméable à l’environnement, définissant un monde intérieur et un monde extérieur à la cellule. La membrane est cette frontière physico-chimique et semi-perméable rendant possible l’activité cellulaire, en même temps qu’elle en est le produit. D’un point de vue épistémologique, on peut aussi dire que la membrane est le tiers-inclus entre l’espace intérieur et extérieur qu’elle délimite.

– Pour la substance : L’antagonisme se situe au niveau de l’activité cytoplasmique cellulaire, relevant de la production d’énergie ou de sous-molécules par le processus de catabolisme, et l’activité anabolique de biosynthèse de ses éléments constitutifs. Cet antagonisme renvoie à la transformation de liens structurels en énergie par cassure des liaisons de valence des molécules absorbées, et inversement à l’utilisation de l’énergie ainsi disponible pour construire des molécules constitutives de la cellule. Il y a conversion de structures en énergie ou conversion d’énergie en liens de structure en réponse aux besoins de la cellule.

– Pour le temps : L’antagonisme relatif au temps se joue au niveau du noyau dépositaire de l’ADN, code génétique hérité possédant la mémoire de la cellule à construire, mais également lieu et enjeu des mutations génétiques pouvant potentiellement conduire la cellule à évoluer.

L’échelle individuelle.

Abordons maintenant le deuxième cas, celui de l’individu compris comme un organisme biologique vivant. Nous pouvons répartir les organes selon leurs fonctions de destination, et identifier les antagonismes associés :

– Pour l’espace : L’antagonisme concerne l’ensemble des organes contribuant à séparer un milieu interne d’activité biologique du reste de l’environnement, comme bien sûr le derme, mais aussi les organes sensoriels.

– Pour la substance : L’antagonisme se situe au niveau de l’ensemble des organes contribuant au processus d’acquisition des aliments, leur stockage et leur transformation, en vue d’un usage énergétique ultérieur ou de biosynthèse. C’est le cas du système digestif par exemple, ou des voies respiratoires qui permettent l’acquisition de l’oxygène comburant.

– Pour le temps : L’antagonisme se joue au niveau de l’ensemble des organes contribuant à la mémorisation et à l’adaptation. On pense en premier lieu au cerveau, mais aussi au système immunitaire.

On soulignera d’ailleurs la nature-type embryonnaire commune des organes et des cellules, dont la fonction de destination dans l’organisme adulte est similaire. Ces types sont répertoriés en médecine sous les trois termes d’endoblaste, d’ectoblaste et de mésoblaste.

Paul Meier

L’échelle collective.

Enfin, abordons le cas des sociétés :

– Pour l’espace : La première réalité antagonique venant à l’esprit est la frontière territoriale, mais on peut généraliser cette notion de frontière à tout ce qui contribue à distinguer un « nous » collectif d’un autre, comme par exemple des valeurs ou des références culturelles communes ou partagées. On étendra alors la notion de frontière territoriale à celle de clôture opérationnelle, selon l’expression de Francisco Varela.

– Pour la substance : L’antagonisme se situe au niveau du système économique et financier, qui vise à produire, distribuer ou stocker les biens et les infrastructures, qu’ils soient matériels ou immatériels.

– Pour le temps : L’antagonisme se joue au niveau de la culture, qui fait se rencontrer la mémoire collective avec les idées nouvelles en vue de conduire à l’innovation, à l’évolution des consciences ou au changement de paradigme.

Yin Yang

Un modèle fractal d’intégration.

Ces trois fonctions animent les trois aspects de la société que sont les personnes physiques ou morales, l’inconscient collectif de la société au sein de laquelle ils évoluent, ainsi que les échanges et partages qu’entretiennent entre elles les sociétés. En plus de décrire un phénomène compris comme un système, le Modèle d’Intégration Fonctionnel identifie les relations qu’entretiennent les systèmes entre eux selon qu’ils se situent sur un même niveau ou dans un rapport hiérarchique de support ou d’émergence l’un envers l’autre. Ces relations sont de trois ordres, correspondant aux trois causalités principales ou conditions phénoménologiques :

– La relation du système avec les systèmes d’ordre inférieur, les substances qui composent sa structure, représente la cause matérielle.

– L’interaction du système avec les systèmes de même niveau par échange d’énergies représente la cause efficiente.

– L’intégration du système dans l’organisation d’un système d’ordre supérieur par des informations représente la cause formelle ou finale (finale dans le sens où elle parachève le système sur un méta-niveau).

Les 3 formes de relations se répètent à tous les niveaux de la hiérarchie systémique, comme un motif fractal se déclinant de façon autoréférentielle et récursive à toutes les échelles.

Auto-organisation et involution des systèmes.

Par une représentation alternative du Modèle d’Intégration Fonctionnel, il est possible de mettre en évidence, dans un même modèle et de façon conjointe, les conditions d’auto-organisation d’un système et son évolution vers la désorganisation, c’est-à-dire son involution. En considérant selon trois axes cardinaux les antagonismes des trois fonctions primordiales relatives à la substance, à l’espace et au temps, nous obtenons la figure géométrique et spatiale suivante :

Nous retrouvons sur cette figure les trois conditions d’auto-organisation d’un système, et comme en miroir les trois modalités de sa désorganisation.

Paul Meier

Nous pouvons rapidement évoquer les modalités d’involution d’un système sur la base suivante :

Paul Meier

– La première modalité d’involution est la déstructuration, que l’on peut concevoir comme un affaissement ou une fragilisation de la structure qui fonde le système. Dans le cas du corps humain, on pensera à l’ostéoporose, ou encore aux dysfonctionnements de plus en plus récurrents dans le renouvellement cellulaire participant à l’autopoièse de l’organisme.

– La deuxième modalité d’involution est la désorganisation, que l’on peut concevoir comme une réponse de moindre pertinence du système aux informations de son environnement. On pourra citer la baisse des capacités cognitives de la personne, ou encore les dysfonctionnements de son système immunitaire.

– La troisième modalité d’involution est la baisse générale d’activité, ainsi que son corollaire : une utilisation moindre d’énergie.

Il serait intéressant aussi de décliner ces trois conditions de l’involution à la vie des sociétés, et à la décadence qui caractérise leurs périodes tardives.

En tout cas, le Spectre d’Expression Systémique permet de rendre compte de la dynamique d’organisation comme de la dynamique de désorganisation d’un système. Il reflète donc, sur un plan épistémologique, son état possible selon toutes les nuances phénoménologiques envisageables.

La symbolique du Yin-Yang.

On notera pour finir la coïncidence remarquable du Spectre d’Expression Systémique avec la symbolique de la disposition du ciel antérieur du Yi King. En effet, le Spectre d’Expression Systémique met en évidence un octaèdre à huit faces, de la même façon que la disposition du ciel antérieur laisse entrevoir huit étapes dans les transformations de vie des phénomènes qu’il se donne de décrire. On peut établir une analogie entre les trigrammes du Yi King et les trois conditions phénoménologiques fondamentales substance-espace-temps que nous avons identifiées.

Quant à la dichotomie Yin-Yang, elle peut être comprise comme la complémentarité des aspects contraires de nos trois conditions. Nous obtenons alors le parallèle remarquable suivant :

Paul Meier

Dans le schéma présent, Yin et Yang peuvent représenter les aspects antagonistes des trois fonctions primordiales Substance-Espace-Temps, mais symboliser également la trilogie Yin-Yang-Qi des néo-confucianistes. Dans leur cosmogonie inspirée du Tao, le Souffle (le Qi) est à la fois source et produit des deux états complémentaires Passif (Yin) et Actif (Yang).

Le principe ternaire.

Cet examen nous a permis de noter une apparition récurrente du nombre Trois, que l’on pourrait étendre au nombre Quatre si l’on inclut Zéro comme nombre au sens des Idées de Pythagore ou de Platon. Compris ainsi, Zéro correspondrait au premier manifesté de la Tetraktys de Pythagore, à la cause finale d’Aristote, au Tao avant toute manifestation que l’on ne peut nommer, à l’Alpha et l’Oméga de la tradition chrétienne, au cycle éternel de l’Ouroboros, à l’En Sof de la Kabbale, au néant dont est issu le monde et vers quoi il retourne lorsque Shiva a fini de danser.

La question du Zéro, de la source et de la finalité, nous avons résolument choisi de l’écarter pour nous intéresser à tout ce qui se passe sous le voile du logos. Ce voile du logos, c’est le Trois manifesté, c’est la Trinité consubstantielle et indivisible selon la formule chrétienne inspirée, c’est l’interprétation cosmogonique Yin/Yang/Qi tirée du Tao, c’est la Mère des dix-mille êtres de Lao Tseu, c’est la Trilogie confucéenne Terre-Homme-Ciel, ce sont les Trois visages de la vie de Paul Meier, c’est le ternaire causal fondamental dérivé du modèle d’Aristote, auquel le Modèle d’Intégration Fonctionnelle correspond si bien.

L’apparition récurrente de cette conception ternaire dans les traditions est sans doute bien plus qu’une coïncidence, mais révèle plutôt un processus universel. Si la réalité s’organise de façon fondamentale sur un modèle ternaire, l’aptitude des hommes à le comprendre, en plus de nous éclairer sur le fonctionnement du monde, pourrait tout aussi bien éclairer l’homme sur sa façon propre de fonctionner. En se penchant sur les lois du cosmos, c’est un peu sur lui-même que se penche le chercheur, comme en réponse au fait que les grands mystiques ont souvent recouru à l’introspection et à l’exploration de leur réalité intérieure pour fonder leur connaissance et porter un regard de sagesse sur le monde dans son ensemble.

Qui, de l’univers ou de l’homme, contemple le destin de l’autre, donne un sens à l’autre ? Qui, de l’homme ou de la nature – ce temple aux vivants piliers –, observe l’autre d’un regard familier ? Entendu ainsi, la réalité derrière la maya entretenue par notre conscience ne se diviserait pas entre la perception subjective de celui qui observe et la réalité objective qu’il observe : la réalité serait omnijective, en vertu de la nature fondamentalement commune de ce que nous catégorisons selon le biais de notre seule raison. La connaissance véritable se situerait au point asymptotique où le sujet et l’objet ont perdu leur dichotomie illusoire ; où celui qui apprend à regarder finit par embrasser ce qu’il voit… et se confondre avec lui. Comme il est dit dans le Rig-Veda : « Chaque individu est une perle de cristal, et chaque perle de cristal réfléchit non seulement la lumière de chaque autre cristal, mais aussi chaque autre reflet dans tout l’Univers. »

Source : Paul Meier | « Le modèle d’intégration fonctionnelle de Paul Meier »

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