Frontaliers : comment la pandémie leur complique la vie – Courrier International -18/04/2020

De part et d’autres des frontières suisses, aujourd’hui fermées, la vie familiale et professionnelle de nombreux frontaliers est devenue un casse-tête. Témoignages recueillis par le quotidien Le Temps.

“Je n’avais jamais réalisé que j’habitais en France jusqu’à maintenant”, souffle Tiffany, 25 ans. Cette étudiante franco-suisse habite à Étrembières, en Haute-Savoie, depuis cinq ans. À dix minutes en voiture de la frontière genevoise, elle a l’habitude de passer d’un pays à l’autre pour voir ses amis, sa famille ou encore travailler.

Des trajets jusqu’alors anodins. “En tant que binationale, aucune question ne se posait. Le déclic a été de devoir répondre à des douaniers qui contrôlaient mon identité et me demandaient le motif de mon trajet. Une situation nouvelle et étrange”, raconte-t-elle. Des blocs de béton posés devant des douanes fermées ou encore des amis discutant à travers une barrière récemment dressée entre Kreuzlingen, en Thurgovie, et Constance, en Allemagne. La fermeture des frontières affecte de nombreuses personnes : des adultes qui s’inquiètent pour leurs parents retraités de l’autre côté de la frontière, des amitiés séparées ou encore des couples qui ne peuvent plus se voir.

La disparition des frontières : une illusion

Malgré leur proximité géographique, des régions ne sont donc pas soumises au même régime. “Si, auparavant, des amis habitant de part et d’autre de la frontière se croisaient sans distinguer les frontières nationales, désormais la crise du coronavirus révèle les différences politiques entre États : avec, par exemple, des mesures de confinement différentes qui ont une implication sur la vie personnelle de chacun. Il y a une prise de conscience qui s’opère, les frontières sont bel et bien présentes”, explique Cornelia Hummel, professeure associée au département de sociologie de l’université de Genève.

Les mesures de lutte contre le coronavirus ont révélé des frontières que certains avaient oubliées. Pourtant, elles n’ont jamais cessé d’exister, rappelle Juliet Fall, professeure au département de géographie et environnement de l’université de Genève. “Avec les accords bilatéraux et l’espace Schengen, on a pu croire que les frontières nationales s’étaient estompées. C’est pourtant illusoire de croire qu’on vit dans un monde sans frontières. Ces frontières étaient déjà bien réelles pour certaines familles, migrantes par exemple, et séparées de leurs proches. Certaines personnes vivant hors de l’espace Schengen se sont déjà vu refuser l’entrée sur le territoire. Il n’y a qu’à voir avec quelle facilité les frontières ont été mobilisées : on les ferme pour faire appel à la symbolique de protection qu’elles dégagent, mais on les transcende aussi pour engager une solidarité transfrontalière en accueillant des patients étrangers dans les hôpitaux suisses.”

Selon Juliet Fall,

le risque d’une mesure telle que la fermeture des frontières est de stigmatiser l’autre et l’ailleurs comme source continue de menace. On mobilise des mythes, dont celui de la forteresse. Il s’agit de rassurer la population en disant : ‘Nous vous protégeons en vous barricadant.’ Le virus est présent de chaque côté de la frontière et les personnes les plus susceptibles de vous transmettre le virus sont vos proches ou vos voisins.”

Pour les proches, une inquiétude supplémentaire

La politique de fermeture des espaces reflète surtout un changement majeur dans notre manière de penser et de pratiquer nos espaces quotidiens. Nos imaginaires sont bouleversés, d’où le fait de se raccrocher à d’autres imaginaires rassurants. Mais la fermeture des frontières a d’abord servi de message politique. “C’était surtout signifier que tout doit ralentir. Pour vaincre le virus, il faut que chacun se retire chez soi.”

Le retrait, la lenteur : des choses difficiles à imaginer pour une société habituée à être mobile. Dans la pratique, la fermeture des frontières est surtout tangible pour ceux qui les traversent régulièrement, soit les étudiants et les frontaliers, deux populations globalement jeunes. “Actuellement, les frontières des aînés ce sont plutôt les murs de leur appartement”, remarque Cornelia Hummel.

Pour les proches aidants, traverser les frontières devient alors une inquiétude supplémentaire. C’est le cas pour Christine, 52 ans, habitante de Beaumont, en Haute-Savoie. Elle se rend plusieurs fois par semaine chez sa mère, âgée de 90 ans, qui vit à Genève. “J’ai une attestation de son médecin certifiant qu’elle a besoin de moi. Généralement, les douaniers sont ouverts, mais j’ai entendu que les contrôles pourraient devenir plus sévères, ça m’inquiète de penser que la douane pourrait devenir un obstacle”, raconte-t-elle.

Reste que les différentes générations ne perçoivent pas le retour des frontières de la même manière. “On mobilise nos expériences. Par exemple, ma mère n’est pas si inquiète car elle a vécu la fermeture des frontières déjà deux fois : pendant la Seconde Guerre mondiale et ensuite avec le mur de Berlin, répond Cornelia Hummel. Pour les générations plus jeunes, la fermeture des frontières se matérialise par l’impossibilité de monter dans un avion. Mais un adolescent issu de l’immigration sait aussi ce qu’est une frontière par son histoire familiale. Cette mesure ne résonnera pas pour lui de la même façon que pour un quadragénaire d’origine suisse.”

Source : Frontaliers : comment la pandémie leur complique la vie

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