Quelles leçons philosophiques pouvons-nous retirer de la crise sanitaire ? (X.Pavie – K.brozek) – LinkedIn – 15/04/2020

Quand le monde fait face à une réalité qui le dépasse, quand la vie des êtres humains est en jeu, les questions d’ordre philosophique refont surface. Ainsi cette période de peur, de panique et d’angoisse oblige à remettre la pensée au centre de notre quotidien. Le questionnement qui apparaît à l’occasion de ce genre de situation est le quotidien des philosophes qui, depuis au moins 2500 ans, interrogent le monde, s’en étonnent, et veillent à trouver des réponses dans la science. 

S’essayer à penser ce qui se déroule sous nos yeux.

Le questionnement pour comprendre le monde est intrinsèque aux philosophes. Aristote le dit en ces termes : « C’est, en effet, l’étonnement qui poussa comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. » Être philosophe c’est donc avoir une certaine capacité à l’étonnement. Cet étonnement n’est pas en vain, et doit trouver des réponses car il questionne et inquiète. C’est pourquoi d’ailleurs dans l’antiquité les savants, les mathématiciens sont aussi des philosophes, Thalès de Milet par exemple.

Ce qui se passe dans cette crise sanitaire provoque de l’étonnement, renvoie à la compréhension – ou plutôt l’incompréhension – de ce qui se développe dans le monde et parallèlement fait place à la recherche scientifique. Autrement dit, nous avons de nos jours une manière très contemporaine d’expérimenter ce qui pouvait se passer dans les débats de la philosophie antique, en conservant les enjeux scientifiques, moraux, éthiques. L’exemple des travaux du Professeur Raoult en sont une bonne illustration, avec des premiers résultats encourageants mais en l’absence de protocoles éprouvés doit-on prescrire un médicament ? La question est autant éthique que scientifique.

Cette question de comprendre le monde et chercher des réponses aux interrogations ne constitue ni une démarche commune ni naturelle. Et même au contraire, de nos jours nous n’essayons plus de nous étonner mais au contraire de calibrer ou organiser tout ce qui nous entoure. Notre monde entier, notre organisation, notre quotidien, notre travail sont réglés comme du papier à musique. Nous nous retrouvons alors désarçonnés lorsqu’on nous annonce : « tu ne vas plus aller travailler, les écoles vont fermer », notre organisation classique très traditionnelle, très organisée, très structurée, et normée finalement explose !

En effet, nous sommes confrontés à l’expérience inédite de devoir faire face, dans un temps qui n’est pas défini à l’avance, au fait de bouleverser nos pratiques et nos activités, scolaires et professionnelles, qui sont depuis plusieurs décennies guidées uniquement par la perspective du productivisme et de l’efficacité. Du jour au lendemain, nous sommes contraints de réinventer un quotidien où il n’y a plus de moyen de produire, de participer au processus actif de la société.

Cette situation peut rappeler l’initiative de Thoreau, penseur américain du XIXème siècle parti s’isoler en ermite dans la forêt, sans aucun lien avec le monde des « actifs », ou encore Pétrarque, au XIVème siècle quand il rejoint l’ermitage du Vaucluse. Celui-ci décrit, dans son ouvrage La vie solitaire, son expérience de s’isoler du monde pour méditer, philosopher, écrire de la poésie. C’est une façon pour lui de se dégager des obligations de résultat, du travail, pour vérifier, de façon volontaire, si l’essentiel de notre vie se trouve bien dans le travail et les activités sociales. L’humaniste italien retrouve, à travers sa solitude volontaire, le goût d’une vie simple, solaire, ralentie et méditative. La différence avec la situation présente est que notre isolement, ce confinement, nous ne l’avons pas choisi, nous n’en avons pas l’habitude et cela nous effraie. Cette crainte résonne d’autant plus fortement qu’elle pose des questions existentielles sur ce que nous faisons en temps normal. Nous entendons en effet que certaines choses sont dites essentielles et d’autres non essentielles. Ainsi une majorité d’individus sont en train de se dire que ce qui nourrit leur quotidien, ce pourquoi ils se lèvent le matin, l’endroit qu’ils fréquentent une grande partie de leur vie n’est finalement pas essentiel. On se rend compte qu’il y a des pans entiers d’activité, de métiers, de temps passé qui ne sont donc pas essentiels. Ce qui devient important est de se demander si l’on va avoir suffisamment à manger et demeurer en bonne santé.

Se rendre compte de la futilité de notre existence n’est pas sans amertume et c’est pourquoi nous avons pu observer des résistants aux premières heures du confinement : « Moi ça ne va pas me toucher », « moi ce n’est pas pareil », et « mon travail est important je dois y aller », etc. La résistance a fait place à la panique « Je vais aller acheter, faire des stocks », « aller à la campagne parce que je m’y sens davantage protégé », etc. Finalement, le sens de notre existence bascule, il faut faire des réserves, partir loin de la ville et de la proximité des autres, cela répond à un besoin viscéral de se prémunir et de se protéger, soi et ses proches, au détriment des autres. Tant pis pour eux et après moi le déluge !

Selon l’anglais Hobbes, cela est au fond même de notre nature humaine : un individualisme, un égoïsme que seules les lois de la société peuvent réfréner pour que survive le collectif. Pour Rousseau au contraire, c’est la société même et sa compétitivité à tout prix, qui a effacé en nous toute trace d’une nature bonne et généreuse. Quoi qu’il en soit, on en oublie, dans cette panique, ce qui peut arriver à autrui. Il est vrai que l’autonomie de nos comportements, dans le sens de la responsabilité envers les autres n’est pas facile à trouver parce qu’encore une fois, ce n’est pas dans nos habitudes. Dans notre vie quotidienne, nous suivons les rails d’un comportement acquis et habituel. Il faut donc changer les règles de notre quotidien, restaurer un rythme de vie. Accepter le fait qu’en confinement, on ne peut pas vivre comme si on était en période de vacances. Que notre quotidien ne peut être aussi plaisant qu’en temps ordinaire, qu’on ne peut pas faire ce que l’on veut mais ce que l’on peut. Il y a une forme d’obligation à vivre en autonomie. Pour Kant l’autonomie c’est être indépendant, c’est définir seul ses propres règles de vie et de morale. Cela réclame de mettre à distance ses passions, ses peurs, ses sentiments, faire un calcul rationnel des intérêts collectifs en se disciplinant. Un travail sur soi qui est inédit et plutôt angoissant, puisque l’individu et ses intérêts priment souvent sur le reste.

Penser collectif, agir individuellement.

Cette situation s’établit à la fois sur le plan individuel et collectif et l’on note en quoi il y a un fort partage social des émotions dans les communautés. On essaye de se rassurer, et les réseaux sociaux vont être là pour ça et ce qui est paradoxal est que l’on va aussi s’amuser à se faire peur d’une certaine manière. Le résultat est que l’on se retrouve dans une situation d’écrasement d’informations plus ou moins erronées, que l’on s’empresse de partager et on en oublie de penser et de comprendre. Nous ne pensons plus, nous sommes écrasés par les informations, la situation, il n’y a plus de distance entre ce qui est en train de se passer et le moi en tant qu’individu. Ce que je peux en penser n’est plus important, je ne pense pas je regarde les informations en continu, je suis écrasé par les nouvelles. Dès lors comment puis-je comprendre le monde en train de se dérouler ? La panique nous empêche de penser.

Pour les philosophes il ne s’agit pas de paniquer, il s’agit de comprendre ce qui se passe et plus particulièrement comment se comporter en tant qu’individu dans la société. Et dans le cas actuel il y a ce paradoxe entre le repli sur soi et la solidarité. D’un point de vue quotidien et conceptuel c’est extrêmement intéressant. On nous dit d’être solidaires mais cela ne fonctionne que si nous avons des comportements individuels. Être individuel c’est se laver les mains, se protéger, être confiné. Nous devons faire bloc ensemble comme le répètent les gouvernants, mais cela ne peut passer que par des comportements individuels. À un niveau plus conceptuel cela renvoie au dilemme du Hérisson cher à Schopenhauer. Les interactions de la communauté, si l’on veut qu’elles soient sans risque doivent se faire avec une distance correcte. Il faut donc trouver la bonne distance entre l’individu d’un côté et la communauté de l’autre et ce n’est pas une évidence, nous n’avons pas cette habitude. C’est une question importante que d’essayer de trouver un espace de pensée entre la communauté et moi.

La philosophie de Kant peut encore une fois nous donner des pistes sur ce travail étrange, paradoxal, que cette crise nous force à effectuer sur nous-mêmes : nous devons nous isoler, nous replier sur nous-même pour, justement, protéger l’autre. En quelques jours, nous apprenons que chacun de nous est peut-être une bombe à retardement, puisque nous pouvons être porteurs de la maladie et la transmettre aux autres. Il y a un aspect sacrificiel, un don de soi au fait de rester à la maison sans aucun contact, sinon virtuel, avec autrui. C’est exactement ce que propose Kant quand il évoque la notion de dignité : considérer l’autre non comme un moyen, un outil qui peut servir mes propres objectifs, mais comme une fin. C’est à dire une personne que je respecte de façon désintéressée, sans rien avoir à y gagner. En ce sens, le paradoxe est étonnant : c’est parce que je respecte l’autre que je me détourne de lui, que je le mets à distance, que je ne lui parle plus. Ce don de soi sans aucun enjeu personnel, c’est la plus haute façon d’être moral selon Kant.

Une pandémie qui rappelle le « comment vivre » antique.

Le but de la philosophie dans l’antiquité est très clair : répondre au comment vivre ? Si les philosophes s’intéressent aux comment vivre, à la philosophie comme manière de vivre, c’est parce que l’existence est constituée de problématiques permanentes : la passion, la quête du pouvoir, la recherche de l’argent, la peur, l’angoisse, la vieillesse, la maladie, la trahison, la mort. Comment vivre malgré ces questions qui nous perturbent et nous empêchent de vivre sereinement ? Trois écoles philosophiques vont s’atteler à cela : les stoïciens, les épicuriens et les cyniques. Ces écoles ne travaillent pas à enlever les maux – même s’ils disent que la philosophie est thérapeutique – mais à essayer de les combattre et les diminuer. Ces écoles développent des « exercices spirituels » et d’ailleurs nous pouvons dire que toute la philosophie antique est exercice spirituel, c’est-à-dire une pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre, de voir les choses. C’est à la fois un discours, qu’il soit intérieur ou extérieur, et une mise en œuvre pratique.

Si les stoïciens sont les plus pertinents pour la crise actuelle c’est parce qu’ils ont développé une philosophie de l’acceptation. La plus grande phrase d’Épictète : « il y a des choses qui dépendent de nous et il y a des choses qui n’en dépendent pas » est très éclairante. Ce qui ne dépend pas de moi par exemple est le contexte, ce virus devenu pandémique. Ce qui dépend de moi est la distanciation sociale, les règles d’hygiène, le respect de soi (prendre soin de soi) si l’on veut prendre soin des autres.

Les stoïciens ont quatre vertus cardinales que l’on peut mettre en perspective avec le contexte actuel. La première est la sagesse, c’est savoir accueillir ce qui se passe avec calme et sérénité. Ne pas chercher un coupable et ne pas céder à la panique. La deuxième dimension est la justice. Par exemple, savoir interagir avec les autres, éduquer, montrer l’exemple, respecter les consignes. Le troisième axe est la modération. Il s’agit à nouveau de ne pas céder à la panique de l’achat, contrôler ses impulsions, modérer ses plaisirs, par exemple ne pas chercher à partir, à acheter ce qui n’est pas nécessaire. La quatrième dimension est le courage de prendre des décisions qui ne sont pas plaisantes, décider ce qui est bon pour le bien commun avoir le courage de changer ses habitudes. Ce sont quatre vertus importantes pour déterminer notre mode de vie.

Savons nous tirer des leçons de nos expériences ?

Comprendre le monde et savoir comment vivre sont finalement les racines de la philosophie. La situation actuelle peut nous aider à revenir à des fondamentaux philosophiques utiles d’ailleurs au-delà de la crise. Car il semble que nous assistions à une forme de destruction d’un monde en cours : mondialisation, interdépendance, mauvaise priorisation des fonds publics, etc. Toutefois la destruction appelle nécessairement la création (la célèbre destruction créatrice) et l’enjeu est la création du nouveau monde. Comment va-t-on accéder à un monde à venir qui serait différent du monde en train d’être détruit ? Un monde innovant mais aussi responsable. Cependant il y a un risque fort que ce monde ne soit pas totalement détruit et qu’il soit le même qu’avant. La répétition des crises, SRAS, H1N1, COVID 19 va peut-être nous entrainer à voir autre chose mais rien n’est moins sûr, nous n’avons pas vraiment appris des dernières épidémies et nous n’avons pas vraiment adapté nos modes de vie en termes d’hygiène, équipement en masques, etc. Nous savions que nous n’étions pas prêts à subir une nouvelle épidémie mais nous n’avons rien fait, malgré les signaux.

Cette fois-ci peut être aurons-nous la destruction en vue de la création d’un monde plus responsable et solidaire. On peut noter que dès les premiers temps du confinement, il y a eu des réflexes de solidarité spontanés. Mais cette solidarité était beaucoup plus symbolique qu’effective. En France, se mettre à sa fenêtre tous les soirs à 20 heures pour applaudir, c’est un très beau geste. Mais cela reste un geste symbolique. On s’aperçoit à mesure que passent les jours et les semaines que d’autres initiatives, plus concrètes, se font jour : des personnes font les courses pour leurs voisins âgés, affaiblis ou en situation de précarité. Un modèle de société plus ouverte, plus soucieuse des autres commence à émerger. Cependant, ces initiatives restent isolées et ne font pas système. Que restera-t-il de tout cela à la sortie du confinement ? Tirerons-nous les leçons de ce mode de vie un peu forcé mais qui nous pousse à nous responsabiliser vis-à-vis des autres ? On ne peut que se souvenir de la ferveur qui a animé la France au moment des attentats meurtriers de l’année 2015. Les Français se sentaient soudés par l’indignation face à l’horreur qui frappait le pays. On a embrassé les policiers dans la rue, qui sont devenus pendant quelques jours les héros du pays. On était tous Charlie, on voulait changer le monde, le rendre plus beau. Et puis la vie a repris son cours et cette solidarité, cette union nationale, a fait long feu. La situation est bien différente aujourd’hui, puisque chacun est concerné dans sa façon de vivre et que le danger semble immédiat, pressant, tout le monde peut être touché à tout moment. Cela doit être l’occasion d’un changement radical dans notre façon de vivre.

Indéniablement, ce que nous devons retenir au-delà de la crise est le travail sur soi. Il s’agit d’un autre apprentissage qui nous vient de Pascal qui disait que « le malheur des hommes est de ne pas savoir rester ou demeurer seul en repos dans sa chambre ». Pourquoi ? Parce qu’on a envie d’être en voyage, en déplacement professionnel, de fréquenter des amis, de se réunir pour dîner, de partir en vacances à droite à gauche. Tout cela n’est-il pas finalement que superficialité ? N’est-il pas l’occasion d’apprendre à travailler sur soi et être capable de vivre en compagnie de soi-même ? N’est-ce pas l’occasion de réinstaurer un espace de pensées individuel et collectif qui semble nous manquer depuis quelques semaines.

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Xavier Pavie est philosophe, Professeur à l’ESSEC Business School, directeur académique du programme Grande Ecole à Singapour et du centre iMagination.

Karl Brozek, Professeur de philosophie à Nantes, chroniqueur sur France 3 Bretagne.Signa

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