Agriculture : renouer avec le vivant – INREES – 16/04/2020

Sans qu’ils en aient toujours conscience, je pourrais presque parler, en les écoutant, « d’agrosophie » au même titre qu’il existe une « philosophie ». Une sagesse et une manière de vivre, marquées par leur métier au fil des années, le rythme quotidien des saisons et le lien avec la nature. Et c’est à mon sens, bien plus que le « bon sens paysan » dont on entend si souvent parler.

Renouer avec le Vivant est sans doute le défi du 21ème siècle… Aussi, peut-on imaginer une nouvelle alliance entre agriculture et spiritualité ? En partant de son travail de mise en lumière de l’agriculture et son goût pour la méditation, Laurent Muratet, fondateur de l’agence Terravita projet & de l’association Un nouveau monde en marche, se confie sur ses rencontres qui l’ont amené à bouleverser sa vision de la terre et de sa culture.

En 2009, je suis dans le sud de l’Ethiopie et j’écoute un producteur de café équitable me parler de sa vie, son travail, ses rêves mais aussi ses difficultés. Je prends alors conscience de l’importance vitale de son activité, du lien à la terre qu’il entretient et de ce qu’il en retire en terme d’enseignement. J’ai également, à ce moment, cette profonde conviction qu’il faut remettre les producteurs au centre des filières alimentaires et de nos choix de consommation. Et qu’ils portent plus largement les solutions pour notre avenir et celui de notre planète.

Depuis cette prise de conscience, j’ai interviewé et rencontré plus d’une centaine d’agriculteurs et agricultrices en France, en Europe ainsi que dans les pays du sud. Si les solutions évoquées, lors de ces entretiens son concrètes au niveau agronomique, j’ai été aussi touché par ceux et celles qui portent une dimension plus subtile dans leur approche.

Sans qu’ils en aient toujours conscience, je pourrais presque parler, en les écoutant, « d’agrosophie » au même titre qu’il existe une « philosophie ». Une sagesse et une manière de vivre, marquées par leur métier au fil des années, le rythme quotidien des saisons et le lien avec la nature. Et c’est à mon sens, bien plus que le « bon sens paysan » dont on entend si souvent parler.

Ce pont entre agriculture et sagesse reste aujourd’hui peu approfondi. Pourtant, au fil de ces rencontres, j’ai toujours retrouvé en filigrane, ce lien existant, presque primordial, entre le travail de l’homme, la terre et la nature. Par ailleurs au cours de ces derniers millénaires et jusqu’à récemment le travail de la terre comportait une dimension sacrée. En Orient, je pense au thé, initialement planté autour des monastères bouddhistes, dont les effets permettaient de méditer plus longtemps. En Egypte, pour Cléopâtre, le ver de terre est un « animal sacré » et il est demandé aux agriculteurs de ne pas les déranger pendant leurs travaux. Heureuse inspiration, riche de bon sens, lorsque l’on connaît l’importance du ver de terre dans nos écosystèmes et la diminution inquiétante de leur biomasse. Qu’en est-il aujourd’hui de ce lien sacré entre l’homme, la terre et les éléments ? Est-il rompu ? Et comment les agriculteurs le vivent-ils ? Deux d’entre eux ont notamment accepté de témoigner sur ces sujets, de manière simple et directe, en partant de leur vécu et leur quotidien.

L’enjeu ici, et pour eux, n’étant pas de revenir en arrière, ni d’instaurer une nouvelle sacralisation de la nature, mais d’approcher le vivant avec plus d’humilité, plus de temps aussi pour la contemplation, la compréhension de la nature et son fonctionnement de manière subtile.

Prendre le temps

Tout d’abord, se reconnecter au vivant pour un agriculteur, c’est très concret, il est en première ligne des aléas climatiques. Pour Emmanuel Marchand, agriculteur biologique au Mont d’Or en Charentes – Maritimes « La posture dans l’accueil des incidences dues à la météo constitue une approche philosophique de chaque jour ».

En ce sens, l’activité d’Emmanuel est une école d’humilité : « L’agriculteur est dépendant de tant de facteurs extérieurs, que cette course sans fin pour chercher à maîtriser les pratiques agricoles, pour produire toujours plus a fortement contribuer les agriculteurs a se déconnecter de la nature, du vivant, en s’éloignant de l’équilibre présent dans les écosystèmes naturels. Le paysan est en mesure de faire sa part en ayant un impact positif mais il n’est pas grand-chose dans ce grand tout ».

Et si, au jour le jour, l’agriculteur, comme tout un chacun dans notre société moderne, connaît l’accélération du temps, il n’en est pas moins à un endroit privilégié pour contempler la nature comme nous le rappelle Emmanuel : « il est nécessaire d’effectuer un travail sur soi afin de s’offrir des temps de contemplation. Ces moments peuvent advenir en nombre chaque jour, si nous prenons le temps de ressentir la beauté des instants de vie que nous traversons. C’est avant tout une approche personnelle, une démarche active pour dire stop à cette folie du monde, redonner une place à des instants méditatifs, qu’ils soient longs ou courts ».

A une époque où les arbres sont à la mode, Emmanuel qui pratique l’agro-foresterie, a aussi la chance de savourer leur présence : « je ressens fortement les bénéfices de la sérénité, en étant immergé chaque jour dans les relations familiales et en me connectant à la végétation qui m’entoure, en particulier les arbres qui doivent être des émetteurs/récepteurs très forts et pour lesquels je ne souhaite pas mettre des mots scientifiques ou descriptifs très précis tant l’énergie qu’ils dégagent ou accueillent est indescriptibles ».

Il va encore plus loin quand il nous rappelle que l’agriculture peut aussi être un travail de transformation intérieure et développer des parties plus profondes de sa personnalité : « Vivre ma part de fécondité ou plus schématiquement ma part de féminité, c’est laisser beaucoup de place aux ressentis, se laisser porter par l’intuitif, chercher l’harmonie avec notre environnement et nos concitoyens, nos proches, être un acteur engagé de cette sobriété heureuse ».

A une époque où nous sommes nombreux à être engagés dans une voie de transformation intérieure et de reconnexion à la nature, je savoure ici la vision d’Emmanuel : son métier, s’il concentre de nombreux enjeux contemporains, est également cet endroit privilégié d’action et d’approfondissement personnel.

Se relier à plus grand que nous

Edouard Rousseau, agriculteur en biodynamie, à Saint Germain de Marencennes, nous rappelle également que « la terre est un ensemble où tout est relié ».
Travailler la terre revient alors, pour Edouard, à mieux comprendre l’écosystème dans son ensemble et équilibre. L’approche biodynamique cherche, de ce fait, « à augmenter la vigueur et la santé de l’organisme dans son ensemble : terre, animaux et hommes ».
En travaillant avec des préparations énergétiques, inoculées en petites quantités dans le sol, à l’image de l’homéopathie, elle va dynamiser les plus petits éléments de la terre (micro biotes, champignons, rhizomes…), sans omettre la dimension et l’influence énergétique des planètes et du cosmos.

Rudolf Steiner, cité par Edouard, à l’image des grands inventeurs de la renaissance, n’a eu de cesse de chercher le point de rencontre entre la matière et l’esprit sans opposer les disciplines.
Si son approche est parfois décriée en France, c’est qu’elle accepte d’allier l’agronomie avec une dimension énergétique plus profonde. Pour Edouard, en travaillant au quotidien avec cette dimension subtile, « on se sent bien et il faut également accepter de ne pas pouvoir tout expliquer ».

Les résultats concrets sont là et souvent dans le prolongement de vieilles pratiques ancestrales. La bouse de vache utilisée en biodynamie est un formidable pro biotique naturelle (la vache, animal sacré en Inde, a un système digestif très complexe et élaboré). La silice permet, elle, en fin de cycle de fixer l’activité photonique et la lumière, et aide, en ce sens, à la photosynthèse mais contribue aussi à la qualité énergétique des produits issus de cette agriculture.

L’objectif pour Edouard, « est de passer d’une agriculture de combat et à une agriculture de soutien et de renforcement énergétique des sols. » Quand on sait que les célèbres NPK (azote, phosphore et potassium), ont été utilisés en grande quantité après guerre, pour leur disponibilité (car initialement prévus pour la fabrique d’explosifs), la comparaison est riche de sens.
A l’image d’un corps humain, précise Edouard, un sol mal nourri avec des intrants de synthèses, est vite lessivé, ne retenant pas les nutriments essentiels, mais attirant également les insectes piqueurs attirés par l’oxydation et le sucre présent. Il ne capte pas non plus efficacement le carbone de l’air et va à terme fossiliser ou se charbonner. A la suite d’Edouard, nous comprenons bien que la notion de bonne santé du « plus petit » rejoint rapidement celle « du plus grand » dans la nature et que cette dernière s’élargit rapidement pour inclure le sol, les animaux, la ferme mais aussi l’influence du cosmos sur les éléments.

Au cœur de la mutation

Ici aussi le témoignage d’Edouard est riche d’enseignement, en ramenant à notre mémoire, que nous sommes reliés à un écosystème qui fonctionne en interdépendance. A la lecture des témoignages d’Emmanuel et Edouard ci-dessus, nous pouvons nous apercevoir que les verbes « renouer, relier, contempler… » …. mais aussi que les notions d’interdépendance, voire de spiritualité, ont leur place dans l’agriculture. Par spirituel, j’entends ici la question de la finalité de l’homme et son épanouissement : consommer, profiter, exploiter Et/Ou contempler, protéger, travailler & renouer avec le vivant.

Si ces termes « Agriculture et Spiritualité » et d’interdépendance, feront débats et encore moins l’unanimité, j’aimerai pour finir élargir ce questionnement et revenir à une conférence de Franz Wilczek, prix Nobel de physique quantique, donnée en 2004 (et disponible sur Youtube).

Tout d’abord dans nos sociétés occidentales modernes, héritières d’un dualisme corps-esprit, toute tentative d’expliquer la dimension énergétique existante entre le travail de l’homme et son élément, peut paraître suspicieuse. Pourtant ces dernières avancées en physique quantique rejoignent les découvertes des grandes traditions spirituelles, il y a plusieurs millénaires, et notamment la dimension de l’interdépendance des éléments et du « tout est un ».

Pour Franz Wilczek, nous baignons littéralement dans un espace énergétique dont les particules nous influencent jusque dans nos inspirations. En ce sens, ces dernières – nos inspirations – viennent littéralement de l’extérieur. De la même manière, nos vibrations intérieures, de la même essence que ces particules, influencent de manières très concrète notre environnement et interagissent avec ce dernier.

Nous pourrions presque dire, en tirant ce fil rouge, qu’il est bon d’être influencé, lors d’une matinée de printemps par le voisinage d’un arbre, de la nature et sa beauté ou encore par le chant d’une mésange. Et ainsi s’orienter vers une meilleure harmonie écologique. L’écologie, n’étant plus seulement ici, le fait de prendre « soin de sa maison » mais aussi de rendre cette dernière inspirante et en dialogue avec nos êtres de manière plus profonde.
Il s’agit à la suite d’Emmanuel et d’Edouard, d’habiter son espace et d’être modelé par ce dernier.

Les agriculteurs qui volontairement prennent ce temps et acceptent cette dimension plus subtile, ont la chance d’être enrichi par cette inspiration et ce façonnage mutuel. Pour ces raisons, ils donnent souvent cette impression d’équilibre fort, riche d’une pratique ancrée dans un territoire et d’une sagesse paysanne millénaire. Tout en alliant avec pragmatisme raison, intuition et ouverture sur le vivant. Au-delà des modes de culture, ils questionnent nos manières d’habiter le monde, d’être en interaction avec ce dernier, et, in fine, de rester vivant.

Source : INREES | Agriculture : renouer avec le vivant ( Planète )

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