Confinement du temps de travail – élargissement du surtravail ? – Hypothèses – 15/04/2020

Little boy spending time in his dad’s office

L’auteur : Hadrien Clouet, chercheur postdoctoral au Centre de Sociologie des Organisations – CNRS / Sciences Po

Le confinement décrété en réponse à l’expansion de la pandémie virale du Covid-19 entraîne une certaine bifurcation dans les rapports de production. Une série d’entretiens conduits par le biais d’outils de vidéoconférences depuis le 16 mars[1] ainsi que les sources écrites en circulation montrent que les temporalités de la production évoluent très rapidement pour de nombreux salariés interviewés. Mais le niveau des rémunérations ne suit pas forcément. Deux formes de travail gratuit[2] voient le jour : l’une, liée à l’augmentation du temps de travail pour son emploi ; l’autre, liée à la non-reconnaissance d’un certain travail dans le cadre de l’emploi.

Variations du travail dans l’emploi

La signification du télétravail – concentré chez les cadres – est ambigüe à cet égard. Une partie des salariés expliquent raccourcir leur durée effective de travail par rapport à la durée formelle d’emploi payée : ils accomplissent en quatre ou cinq heures des tâches pour lesquelles ils demeurent d’ordinaire huit heures d’affilée en poste. Soit ils organisent différemment leur activité pour accroître leur efficacité, soit (ce qui n’est pas exclusif) ils profitent d’échapper à la supervision hiérarchique physique pour réduire les attentes ou le produit du travail, limitant la dépense d’énergie à salaire constant.

Mais une autre configuration émerge plus régulièrement : celle d’un accroissement du temps de travail nécessaire, pour un même salaire. Le télétravail se mue pour la plupart des enquêtés en hausse non-compensée de la durée d’activité. Les interruptions pour raison familiale (comme s’occuper des enfants, qui surgissent souvent au cours des entretiens à distance), l’obligation de se former à des outils numériques, l’introduction d’une série de temps morts ou l’inflation des durées de réunions en visioconférence les conduisent à dépasser leurs horaires quotidiens d’avant crise. La conjointe d’un technicien de maintenance, secrétaire dans un service de comptabilité, expliquait ainsi : « on peut compter au moins deux heures supplémentaires de travail par jour, car je dois installer des logiciels inconnus, me former toute seule, puis l’utiliser pour répondre au flux de mon employeur, ce qui me prend beaucoup plus de temps que d’utiliser mes outils habituels. Le télétravail, c’est 8 heures de travail faites en 10 heures ».

Exclusion du travail hors de l’emploi

Une toute autre forme d’extension du travail gratuit est illustrée par l’imposition implicite de nouvelles activités aux salariés, qui ne sont pas formellement exigées. On peut notamment penser à la délégation aux salariés eux-mêmes de leurs protections, parmi les ouvriers et les employés qui se rendent toujours dans leur établissement d’exercice. Les salariées, souvent des femmes, qui préparent ou fabriquent leurs masques ou leurs blouses de protection, en constitue un exemple frappant : le temps de travail payé n’évolue pas, mais le travail nécessaire, effectivement accompli, est en hausse, exercé en partie au domicile, ou confié aux proches, voire à des réseaux de solidarité.

Par ailleurs, les frontières entre télétravail et chômage partiel demeurent poreuses. Le ministère du travail a même annoncé qu’il vérifierait la conformité des demandes de chômage partiel, suspectant que certains employeurs demanderaient un remboursement des indemnités versées à leurs salariés… tout en exigeant de ces derniers qu’ils travaillent comme d’accoutumée. Les syndicats ont pu pointer des situations où les salariés sont renvoyés à domicile sans plus d’information, travaillent quelques jours en télétravail et n’apprennent qu’ultérieurement qu’ils étaient couverts par le statut de chômage partiel. Dans ce cadre, outre l’illégalisme, chaque heure de travail accomplie est grevée de 20 % du salaire nominal, par la décote de l’activité partielle.

A l’inverse, ce sont parfois les personnels qui prennent l’initiative de convertir leur chômage partiel en activité continue. C’est ce qu’indiquait un enquêté qui exerce une véritable chasse aux salariés indûment présents sur le lieu de travail, mus par un investissement que l’employeur tente lui-même de limiter.

En outre, pour de nombreux salariés, les temporalités se désarticulent, dans le sens où la durée écrase les rythmes et les horaires[3] : une fois confinés en télétravail, le labeur dominical, nocturne, ou discontinu ne donne plus lieu à compensation. L’espace joue contre le temps ; un même geste professionnel, accompli à des horaires extraordinaires, en devient normalisé par son assignation à domicile. « Je bosse la nuit, alors que je n’aurais jamais fait cela auparavant… ou si, mais en le facturant à mon employeur », expliquait un technicien informatique interviewé. Trois conclusions provisoires peuvent être tirées de ces exemples différents. D’abord, l’appartenance à une classe sociale et la position dans la division du travail déterminent largement les modalités d’exploitation en cours. Ensuite, le temps de travail des salariés enquêtés tend à s’accroître dans la période, avec des exceptions notables. En dernier lieu, l’éthique laborieuse et la centralité du travail surpassent dans certains cas les consignes publiques et les injonctions des employeurs, avec des salariés prêts à prendre des risques pour se rendre sur leur lieu de travail, sans pour autant y gagner monétairement. L’homo oeconomicus semble bien loin du quotidien des salariés.


[1] Avec les salariés d’une régie publique de l’eau, dans le cadre de mon postdoctorat. Depuis le déclenchement du confinement, nous conduisons les entretiens par le biais d’outils numériques de visioconférence. J’interroge également systématiquement la situation professionnelle de leurs proches adultes, la plupart du temps les conjoint.es. Je n’apporte pas beaucoup de précisions biographiques par souci d’anonymat, car je n’ai mené que 13 entretiens depuis le confinement avec les agents de la régie, dont une grande partie est connue de leurs supérieurs.

[2] Simonet M., Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, Éditions Textuel, 2018.

[3] Grossin W., Pour une science des temps. Introduction à l’écologie temporelle, Toulouse, Octarès éditions, 1996.

Source : Confinement du temps de travail – élargissement du surtravail ? – Confinements

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