Face au coronavirus, nous devons passer de la peur à l’espoir – El Espectador (Courrier International) – 30/03/2020

Avec cette pandémie, la Terre nous envoie un message. Mais il faut regarder notre effroi droit dans les yeux et en tirer des leçons d’espérance pour le nouveau monde qui vient, estime ce poète et romancier colombien.

On dirait des choses qui n’arrivent que dans les contes. Soudain, on doit rester bouclé chez soi, consommer ce qui est indispensable, craindre les contacts. Les écoles et les commerces ferment, les spectacles sont annulés, les usines paralysées. En un instant, les économies plongent, les monnaies s’effondrent, les transports s’interrompent. Qu’essaie de nous dire la Terre ? La dernière grande pandémie, celle de la grippe espagnole de 1918, n’a pas été vécue de la même manière. C’était un événement planétaire, mais avant tout on en faisait l’expérience localement. Aujourd’hui, pour la première fois, nous sentons qu’il nous arrive la même chose sur la planète entière. Dans nos sociétés surinformées et mondialisées, nous faisons une expérience nouvelle, nous partageons la curiosité, la peur et la fragilité de toute l’humanité. Il est étrange de ressentir pour la première fois (car avant c’était différent, ce sont d’autres l’ont vécu) à quel point la civilisation vacille sous nos yeux.

Il ne paraît plus si loin, le temps où de vieux oracles déchiffraient des signes dans le vol des oiseaux, tiraient des messages des faits de la nature et des tragédies de l’histoire. Désormais plus rien ne semble l’effet du hasard, pas même la forme des nuages, nous mesurons enfin combien nous sommes connectés, de quelle manière étonnante toutes les parties du monde s’enchevêtrent. Alors, chacun d’entre nous se demande quel est le message. Ne sommes-nous pas déjà bien assez nombreux ? Avons-nous tort de dévorer des animaux ? La plupart de nos aspirations ne sont-elles pas vaines ? La lenteur et la solitude ne seraient-elles pas préférables ? Les villes, au-delà de certaines limites civilisées, ne sont-elles pas une erreur et un piège ? Notre modèle économique, intrinsèquement inégalitaire et injuste, n’est-il pas absurde et d’une fragilité étonnante ? Ce que nous appelons le pouvoir n’est-il qu’un brin d’herbe balayé par le vent de l’histoire ? De même que Richard III, à la fin de la pièce de Shakespeare, était prêt à troquer son royaume contre un cheval, n’y a-t-il pas un moment où nous serions prêts à céder toutes nos richesses pour un peu d’air pur, pour une gorgée d’eau ?

Retour à l’équilibre

Tout vient nous rappeler que nous pouvons vivre sans avions, mais pas sans oxygène. Que ceux qui travaillent le plus pour la vie et pour le monde ne sont pas les gouvernements, mais les arbres. Que le bonheur est la santé, comme le voulait Schopenhauer. Que, comme l’a dit un Latino, la religion ne consiste pas à s’agenouiller, à prier et à supplier, mais à regarder autour de soi, l’âme tranquille. Que si les hommes travaillent jour et nuit à raréfier la vie, à intoxiquer l’air, à priver d’espace les autres êtres vivants, à altérer les rythmes de la nature, à détruire leur équilibre, le monde n’en possède pas moins un savoir plus ancien, un système de climats qui se complètent, de vents qui dévastent, de catastrophes compensatoires, de silences forcés, de quiétudes obligatoires, d’armées invisibles qui tracent des lignes rouges, neutralisent les dommages, refrènent les excès, imposent la modération et équilibrent la Terre.

Après des siècles à amasser des connaissances, à chérir notre talent, à vénérer notre audace, à adorer notre force, l’heure est venue pour nous aussi de mesurer notre fragilité, d’apprécier notre étonnement, de respecter notre peur. La peur a aussi quelque chose de poétique : elle nous montre les limites de la force, la portée de l’audace, la valeur véritable de nos mérites. Comme la mer, elle sait nous rappeler que certaines choses nous dépassent. Comme la gravité, elle nous montre quelles forces sont au-dessus de nous. Comme la mort et comme le corps lui-même, elle nous rappelle quelles lois nous ne pouvons pas violer, ce qui n’est pas permis, quelle frontière est sacrée. Et elle ne le fait pas par des admonestations, des discours, des menaces, mais par un langage sans paroles, efficace et subtil comme un oracle, qui œuvre “sans pitié et sans colère”, comme l’a dit le poète portugais Luís de Camões, et qui est lumineux et inflexible comme la flamme.

Mais si la peur est une réaction face aux menaces planétaires, elle rend évident le mystère du monde, elle ravive la mémoire et ses fantômes, elle révèle l’efficacité de l’invisible, le pouvoir de l’inconnu. L’imminence du désastre met une pointe de magie funeste dans ce qui paraissait contrôlé, elle donne aux jours une saveur d’hallucination, elle lance une rafale de folie sur tout ce qui est établi, une étincelle de Dieu dans la prose du monde. Et nous sentons qu’il y a quelque chose à apprendre de ces dangers. Si tout ce qui était le plus ferme est bouleversé, les peurs nous enseignent que tout peut changer, et pas nécessairement en mal. Elles nous apprennent que si la tempête ébranle tout, nous aussi nous pouvons être la tempête. Et qu’au cœur des tempêtes il peut y avoir, comme disait Chesterton, non pas une furie, mais un sentiment et une idée.

Dans cet intervalle de patience et de peur, les méditations de Hamlet et les délires de Don Quichotte, les conseils du Christ et les questions de Socrate, les rêves de Shéhérazade et l’ivresse d’Omar Khayyam [poète, mathématicien et astronome persan du XIe siècle] prennent un nouveau sens. S’il y a un monde fatigué et malade qui craque et s’effondre, il doit y avoir un monde neuf en gestation qui nous défie. Nous aimerions dire comme le poète colombien du début du XXe siècle Porfirio Barba Jacob : “Donnez-moi du vin et remplissons les montagnes de nos cris !” Nous voulons dire avec Nietzsche : “Et que chaque jour où l’on n’a pas dansé une fois au moins soit perdu pour nous ! Et que toute vérité qui n’amène pas au moins une hilarité nous semble fausse !”

William Ospina

Source : Face au coronavirus, nous devons passer de la peur à l’espoir

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.