Les pandémies, maladies de l’économie mondialisée – Le Devoir – 28/03/2020

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La crise planétaire provoquée par l’arrivée de la COVID-19 frappe de plein fouet le monde capitaliste dans lequel nous vivons : les Bourses s’effondrent, le chômage risque de devenir endémique et dans plusieurs pays les paiements d’hypothèque sont suspendus. Les banques centrales, déjà éprouvées par la crise systémique de 2008, semblent être à court de solutions, tout comme nos gouvernements. Bref, la crise sanitaire pourrait avoir de graves répercussions sociales et économiques et des conséquences importantes sur notre mode de vie et sur notre conception de l’organisation sociale. Sans nécessairement envisager les scénarios catastrophes et voir là une sorte de fin du monde bien hypothétique et pour le moins alarmiste, il est difficile de ne pas concevoir qu’il y aura un « avant » et un « après » l’année 2020, comme ce fut le cas en 1929 ou en 1939. Quelle insouciance que d’avoir imaginé que nous étions en quelque sorte immunisés contre les « pestes » de l’humanité.

Hier encore, la société de consommation, déjà vertement critiquée par Karl Marx il y a plus de 150 ans, était universellement célébrée. Aujourd’hui, on constate pourtant toute la fragilité et la futilité de ce mode de vie. Comment peut-on imaginer qu’il y a quelques jours à peine, on pensait distraitement vagabonder d’un pays à l’autre alors que la pandémie était pourtant déjà en route et probablement en marche sur tous les continents ? Pire encore, les moyens d’information nous avaient pourtant prévenus qu’une crise était à nos portes. Cette insouciance est-elle le résultat d’un désir inconscient de suicide collectif ; à l’image d’une société incapable d’endiguer sa propre destruction malgré l’évidence de son mal-être et de son aliénation ?

Karl Marx, le grand théoricien du socialisme, ne serait sans doute pas surpris de constater aujourd’hui encore les failles, déjà entrevues au XIXe siècle, de la société capitaliste dans laquelle nous vivons et qui a mené, d’une certaine manière, à la crise actuelle. Mais la critique de Marx ne s’arrêterait probablement pas uniquement à une « simple » remise en cause du système capitaliste, car les fondements de la propagation de la pandémie démontrent aussi les limites de l’État-nation à répondre efficacement à une problématique de l’ampleur de la COVID-19. N’oublions surtout pas que les théories marxistes ont une portée universaliste. Marx lui-même n’aurait sans doute pas vu d’un mauvais œil la création d’une forme d’autorité supranationale capable de réguler les grandes problématiques de l’État-nation.

Logique marchande et société de consommation

On le sait, la pandémie est, en partie, le résultat de la mondialisation et de l’interdépendance des marchés économiques. La libre circulation des marchandises et des individus n’a fait qu’accélérer le phénomène. Sans cette mondialisation économique, le virus de la COVID-19 aurait sans doute pu se limiter à une crise localisée. Malheureusement, la réaction des pays a été dominée par des impératifs économiques plutôt que par des impératifs de santé publique alors que c’est de la survie de l’humanité dont il était question. Pourquoi avoir tant tardé à agir sinon par la volonté d’amoindrir les effets économiques de la crise ? Sommes-nous à ce point aliénés que nous perdons toute forme de raison humaine ? La défense contre le virus est pourtant simple : confinement et restriction des échanges de toutes sortes… Fermer la frontière aux touristes américains ? Complexe et difficile nous répondent d’abord nos dirigeants subordonnant toujours leurs réflexions sociales aux exigences économiques.

Cette logique marchande cosmopolite qui fait primer les intérêts du grand capital sur ceux de la santé de la population est déjà critiquée par le jeune Marx qui, avec son acolyte Engels, va écrire le célèbre Manifeste qui souligne avec justesse les limites de la mondialisation : « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. […] À la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. » Comment ne pas voir là les limites de la société dans laquelle nous vivons actuellement et l’incongruité de produire en Chine ce que nous achetons maintenant, au risque d’importer un virus létal.

 

Illustration: TiffetLa pandémie est peut-être surtout le résultat de la société de consommation dans laquelle nous vivons et que Karl Marx entrevoit déjà avec une lucidité désarmante en 1844.

Mais il y a plus, car la pandémie est peut-être surtout le résultat de la société de consommation dans laquelle nous vivons et que Marx entrevoit déjà avec une lucidité désarmante en 1844 dans ses Manuscrits : « Chaque homme cherche à susciter chez l’autre un nouveau besoin afin de le pousser à un nouveau sacrifice, de le précipiter dans une nouvelle dépendance, de le séduire par un nouveau genre de jouissance et par là de le ruiner économiquement. » N’est-ce pas exactement ce qui se produit présentement en 2020 avec ce que l’on nomme « l’industrie » du tourisme et qui pousse l’homme à sacrifier des besoins élémentaires pour découvrir les merveilles du monde ? « Les besoins humains sous le capitalisme » ont donc facilité l’exportation de la COVID-19 en créant de toutes pièces une nouvelle industrie, un nouveau genre de jouissance capable de propager, comme jamais dans l’histoire de l’humanité, les maladies de toutes sortes. Autrement dit, l’humain préfère aujourd’hui risquer sa vie plutôt que de renoncer à un besoin superficiel, prouvant par là que « chaque nouveau produit est en puissance un moyen de tromperie et de spoliation réciproques ».

Nouvelle Internationale socialiste ?

Dans ce contexte, plusieurs pays ont décrété l’état d’urgence et ont adopté une série de mesures extraordinaires, à commencer par la fermeture partielle ou intégrale des frontières aux ressortissants étrangers. L’Europe et l’Amérique s’enfoncent ainsi progressivement dans un confinement généralisé qui prend des allures de territoire assiégé. Les présidents Macron et Trump ont d’ailleurs qualifié cette crise mondiale sanitaire de « guerre » contre un « ennemi invisible ». Alors que plusieurs spécialistes annonçaient la fin de l’État-nation, avec le délitement de ses pouvoirs souverains par les forces transnationales issues d’un marché mondialisé, la pandémie aura ramené au-devant de la scène un acteur-clé : l’État et sa puissance régalienne de protection et de régulation.

Pour autant, Marx ne verrait pas d’un bon œil ces formes de repli national, qui portent en germe des dynamiques politiques régressives. À travers son œuvre, même s’il n’y a pas de théorie systématique de la nation, on retrouve ici et là quelques grandes lignes de sa conception politique. L’État-nation n’est pas une fin en soi. Il a été une forme politique au service de la bourgeoisie pour détruire la société féodale. La nation est par contre dépassée par les logiques d’un marché mondial qui entraîne une exploitation généralisée des travailleurs. C’est en ce sens que Marx affirme dans son Manifeste que les « ouvriers n’ont pas de patrie ». Et il ajoute dans L’idéologie allemande : « La grande industrie crée une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations. » En clair, l’asservissement moderne est le même partout. En raison de conditions sociales communes, il importe alors que les luttes ouvrières se coordonnent et s’internationalisent. Ces principes finiront par se matérialiser par la création en 1864 de la Première Internationale dans laquelle Marx jouera un rôle militant important notamment en rédigeant le programme de l’organisation.

Face à cette crise sans précédent, les tentations protectionnistes et nationalistes actuelles ne constitueraient pas une voie de sortie viable. Marx dénoncerait sans aucun doute les discours xénophobes de Trump qui évoquent un « virus étranger » et « chinois », confortant ainsi sa base partisane populiste avide de sécurité et de frontières fermes. Si un tel repli nationaliste improvisé et sans concertation avec les autres pays est non seulement susceptible d’alimenter les mouvements de la droite radicale, il ne permet surtout pas d’endiguer efficacement le virus ni d’encadrer les abus du capitalisme mondialisé. La propagation du virus à travers le monde, de l’Asie vers l’Amérique en passant par l’Europe, est le résultat d’une incapacité flagrante des nations à coopérer, à s’unir et à s’organiser ensemble. La nation est un refuge temporaire. Seule une action internationale concertée et solidaire aurait pu limiter l’épidémie à la Chine, voire à l’Asie. Mais les forces du grand capital, les intérêts nationaux ainsi que le désir de consommer et de voyager auront finalement permis au virus de se répandre de pays en pays, de continent en continent. Le virus a été mondialisé faute de solutions internationales.

Le projet marxiste passe ainsi par une gouvernance internationaliste avec des pouvoirs absolus pour défendre les intérêts de l’humanité, des 99 % qui subissent les effets dévastateurs de la crise sanitaire, climatique et économique. Marx aurait applaudi à la déclaration du directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus : « Ce coronavirus présente une menace sans précédent. Mais c’est aussi une occasion sans précédent de nous rassembler contre un ennemi commun, un ennemi de l’humanité. » En d’autres termes, « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », aurait-il encore conclu.

Source : Les pandémies, maladies de l’économie mondialisée | Le Devoir

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