Lettre à l’Italie du passé – L’Espresso (Courrier International) – 26/03/2020

Dans ce texte, le philosophe Massimo Cacciari se projette en 2040, exactement vingt ans après la décision de mettre la péninsule en quarantaine. Dans ce futur imaginé, l’Italie, et surtout sa classe dirigeante, a su tirer profit de la crise du coronavirus pour bâtir un pays meilleur.

Milan, 10 mars 2040.

En se rappelant aujourd’hui ce jour lointain où toute l’Italie fut déclarée “zone rouge” et où des quantités de frontières divisaient ou cherchaient à diviser les communes, les provinces, les régions et même les maisons les unes des autres, le chemin parcouru semble incroyable. À l’époque, beaucoup voyaient dans cette terrible crise sanitaire le signe d’un processus irréversible de décadence de nos institutions et de celles de l’Europe : le symbole de leur inaptitude à gérer cette “transition d’état” généralisée qu’incarne notre époque.

Or, ce fut précisément parce que l’on avait touché le fond que la volonté politique – la Politique avec un grand P – sut rebondir. Les jeunes nés après cette date ne peuvent pas imaginer la profonde “mutation” que déclencha cette crise dans la classe dirigeante du pays, des forces politiques jusqu’à l’ensemble des organisations professionnelles.

S’il est vrai qu’aucun mal n’est jamais providentiel, celui-là réveilla les intelligences, il fit prendre conscience des désastres des trois décennies précédentes et donna le coup d’envoi à des mesures systématiques pour y remédier.

Les premiers signes de cette nouvelle phase étaient d’ailleurs perceptibles dans la façon dont l’urgence elle-même fut gérée. Du point de vue médico-sanitaire, il n’y avait en réalité pas d’autre choix que de suivre les recommandations des autorités scientifiques, du Conseil supérieur de la santé. Mais loin de se borner à cela et à débloquer confusément quelques ressources pour les secteurs cruciaux de notre économie pour les aider à faire face à la catastrophe annoncée, le gouvernement engagea une concertation approfondie avec les forces d’opposition pour définir les priorités d’intervention et les critères et modalités d’attribution.

Il prouva immédiatement qu’il avait très bien compris que l’on ne tombe pas uniquement malade du coronavirus, mais que subsistaient également des maux de plus longue durée dans la société tels le chômage, la précarité endémique et la perte de toute confiance.

Les erreurs, les impuissances furent reconnues

Le gouvernement s’adressa donc aux secteurs les plus durement touchés par la crise (et essentiels à l’économie du pays), s’attachant en premier lieu à garantir aux travailleurs toutes les formes de protection (chômage technique ou autre) et à promettre aux entreprises une remise à plat précise et complète de leurs obligations fiscales.

De plus, pendant la période où l’unique impératif catégorique semblait se résumer au mot d’ordre “Je reste chez moi” (que quelques plaisantins traduisaient par “Enfin maître en ma demeure”), le gouvernement fixa le cap pour affronter les difficultés économiques et financières exceptionnelles dans lesquelles nous nous serions trouvés après la “libération”. Les comptes furent effectués rapidement et exposés clairement aux citoyens : ce qui était en jeu, c’étaient des centaines de milliards. Tant pis pour le déficit, des réformes structurelles étaient nécessaires.

Les retards, les erreurs, les impuissances des gouvernements précédents furent reconnus. Et on déclara solennellement que les coûts de cette petite guerre ne seraient nullement payés par les citoyens, et encore moins par ces 50 % qui paient régulièrement et totalement leurs impôts. Enfin, on affirma que la lutte contre l’évasion fiscale n’en resterait plus au stade des belles paroles. Tout cela rassura, réconforta et fit comprendre à la population que cette crise était porteuse de volonté et de nouveaux projets.

Aucun mur ne saurait nous défendre

Tandis que les médecins, les infirmiers et la protection civile luttaient dans leur domaine avec tous les moyens à leur disposition (malgré les coupes successives que ces catégories avaient subies dans les trois dernières décennies), la classe politique accomplissait le devoir qui était le sien, allant jusqu’à faire le tour de l’Europe et du monde pour défendre l’image de notre pays et combattre l’opportunisme perfide de ces “amis” concurrents. Les résultats de toutes ces initiatives et décisions étaient illustrés chaque soir après les points santé.

Ce bon début porta ses promesses, et l’on vit le bout du tunnel. Notre gouvernement, fort de cette très douloureuse expérience, se battit sur tous les fronts pour qu’une nouvelle culture politique s’impose, cohérente avec le monde globalisé dans lequel – que cela nous plaise ou non – nous devons vivre.

En réalité, l’urgence du coronavirus n’était “logiquement” pas différente de tant d’autres qui tourmentaient cette époque fort heureusement révolue. Aucune crise, qu’elle soit financière, migratoire, environnementale ou sanitaire, ne peut rester locale. Aucun mur ne saurait nous défendre contre la propagation de la contagion. Sinon celui que nous savons construire à travers la coopération, l’entente entre États, la définition de règlements et de normes internationales fondées sur le droit positif de chacun. Et cela vaut pour chaque domaine.

Ce que l’on pouvait seulement espérer s’est quasiment réalisé

La crise sanitaire révéla la nécessité de ce changement. Il est vrai que sa nature, comme celle des tremblements de terre, semblait dépasser toute puissance politique, mais il n’en est rien. L’imprévu ne submerge qu’une politique qui n’est pas capable d’analyser et de prévoir. Et il se trouve que, sur toutes les grandes questions, l’être humain a la capacité de prévoir, et donc de prévenir. Une politique qui court après l’urgence ne pouvait pas être à la hauteur de l’époque. Pour le simple fait que l’urgence devient physiologique et cesse du même coup d’être une urgence.

Nous découvrîmes alors qu’il fallait une culture politique capable de prévenir, comme la bonne médecine. Mais pour savoir prévenir, encore faut-il savoir ; c’est de cela que les forces politiques prirent conscience, et elles se réorganisèrent en ce sens. Elles furent capables, pour ainsi dire, d’intérioriser des spécialisations et des compétences ; et ainsi, elles multiplièrent les efforts et les ressources pour former des classes administratives, bureaucratiques et techniques capables de cohabiter avec la “révolution permanente” de notre époque.

Ce que l’on ne pouvait seulement espérer il y a vingt ans s’est quasiment réalisé en l’espace d’une génération seulement. Nos forces politiques ont su capitaliser sur cette crise sanitaire pour amorcer ensemble la phase constitutive qu’ils avaient misérablement laissée passer trente ans plus tôt, à la chute du mur. C’est pourquoi nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire du 10 mars 2020.

Massimo Cacciari

Source : Lettre à l’Italie du passé

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