Pourquoi le nouveau coronavirus nous fait-il aussi peur ? – Project Syndicate ( Courrier International) – 20/03/2020

Au lieu de nous laisser dominer par ce qu’il nomme nos “peurs des risques effrayants”, nous devrions apprendre à vivre dans l’incertitudeestime Gerd Gigerenzer, professeur à l’institut Max-Planck à Berlin.

Nul ne peut savoir exactement à quelle vitesse un virus se propage, ni où il frappera. Il nous est impossible d’évaluer les risques de façon fiable, et nous ne saurons qu’après coup si nous avons surestimé ou sous-estimé le danger. Dans ce contexte d’incertitude, notre façon de réagir à une épidémie de maladie virale importe autant que la nature de l’agent pathogène lui-même. En l’occurrence, les épidémies du passé ont laissé des enseignements qui devraient éclairer notre réaction, aujourd’hui, à l’épidémie de Covid-19.

N’y comptons pas.

L’épidémie de grippe porcine en 2009 a fait des centaines de milliers de morts, pour la plupart en Afrique et en Asie du Sud-Est. En Europe cependant, où la menace était bien moindre, les médias mettaient quotidiennement à jour le bilan des victimes et le nombre de cas suspects. Au Royaume-Uni, les autorités s’attendaient à 65 000 morts – il n’y en eut que 500.

Comptage quotidien

Naturellement, ce comptage quotidien a alimenté la peur et poussé le monde politique à prendre des décisions hâtives et malavisées (dont la constitution de stocks de médicaments), sans prendre le temps d’examiner les faits. Tous les regards étaient braqués sur le nouveau virus inconnu, au mépris de menaces plus graves qui pesaient sur la population, comme la grippe saisonnière, qui en 2009 a fait infiniment plus de victimes que la grippe porcine. La grippe hivernale continue de faire énormément de morts, ce que l’on saurait si les médias nous bombardaient toutes les heures des derniers chiffres en la matière.

Le paludisme et la tuberculose font eux aussi des millions de victimes chaque année, en particulier dans les pays en développement. Rien qu’aux États-Unis, les infections nosocomiales tuent 99 000 patients par an – autant de malheureux dont personne ne parle. Pourquoi notre peur est-elle inversement proportionnelle à la létalité de la menace ?

Davantage de morts sur les routes

Cette tendance à redouter la grippe porcine, la grippe aviaire ou le Covid-19 davantage que la grippe saisonnière peut s’expliquer par un principe psychologique [que j’ai] appelé fear of dread risks, ou “peur des risques effrayants” [peur d’un événement à fort taux de mortalité mais statistiquement peu probable]. On a tendance à avoir plus peur d’événements qui font un grand nombre de victimes en peu de temps, du type accident d’avion ou épidémie.

À l’inverse, quand les bilans sont tout aussi lourds, sinon plus, mais étalés sur une période plus longue (comme dans le cas de la mortalité routière ou de la grippe hivernale), les autorités peinent à convaincre l’opinion de prendre des mesures préventives, comme mettre leur ceinture de sécurité ou se faire vacciner.

Prenons le grand “virus” emblématique de ce début de millénaire : le terrorisme. Après le traumatisme du 11 septembre 2001, de nombreux Américains ont arrêté de prendre l’avion au profit de la voiture. Dans les douze mois qui ont suivi les attentats, on estime ainsi que 1 500 personnes supplémentaires ont trouvé la mort sur la route par peur de prendre l’avion – c’est bien plus que le nombre de victimes qui se trouvaient à bord des quatre avions crashés par les djihadistes.

Peur disproportionnée, actions disproportionnées

Les terroristes frappent par la force physique, et l’on ne voit alors que ça. Mais en réalité ils frappent une seconde fois dans nos esprits : mus par la “peur des risques effrayants”, nous tombons de Charybde en Scylla. Cette seconde frappe peut être violente.

Dans les deux années qui ont suivi le 11-Septembre, l’économie des États-Unis a enregistré un manque à gagner de plus de 100 milliards de dollars, entre diminution des voyages, perturbation des activités commerciales et annulation d’événements ; l’État fédéral a dépensé 500 milliards de dollars en mesures de sécurité, et les Américains ont accepté de sacrifier une partie de leurs libertés publiques au nom de leur sécurité. Pourtant, un Américain risque aujourd’hui davantage d’être abattu par un enfant armé que de mourir dans un attentat islamiste.

Et cette peur disproportionnée ne joue pas seulement face au terrorisme. En 2009, l’État égyptien ordonna l’abattage de tous les cochons du pays alors même qu’aucun cas de grippe porcine n’y avait encore été recensé : la “peur des risques effrayants” a fourni un prétexte tout trouvé pour s’en prendre à la petite communauté chrétienne du pays.

Heureusement, cette peur disproportionnée d’événements à faible létalité n’est pas encodée pour toujours dans notre cerveau. L’éducation au risque peut faire beaucoup. Nous devons apprendre à jongler avec les mathématiques de l’incertitude, autrement dit avec la pensée statistique. Savoir lire permet de comprendre un texte : de la même façon, la pensée statistique est la clé pour comprendre et gérer les risques auxquels nous sommes exposés.

Pour une meilleure éducation au risque

Identifier ce qui nous fait peur et les raisons pour lesquelles nous avons peur, voilà un volet important de l’éducation au risque. La compréhension de l’incertitude et la psychologie vont même de pair. Toutes deux peuvent aider l’opinion à poser les bonnes questions – et les autorités à prendre les bonnes décisions.

Ainsi au moment de l’épidémie de grippe porcine, de nombreux États, conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, ont constitué des stocks de Tamiflu, un médicament censé protéger des conséquences les plus graves de la grippe. Or de nombreux conseillers de l’OMS avaient en fait des liens financiers avec les laboratoires pharmaceutiques, et à ce jour, rien n’a encore prouvé l’efficacité du Tamiflu. Les États-Unis ont ainsi jeté par les fenêtres un milliard de dollars, le Royaume-Uni 400 000 livres sterling – des sommes colossales qui auraient pu aller à l’amélioration des services de santé.

Même avec une meilleure éducation au risque, il faudra aux responsables politiques énormément de courage pour prendre des mesures fondées sur les faits, et non sur la peur. Mais c’est précisément d’hommes et de femmes de cette trempe dont nous avons besoin.

Avec une meilleure éducation au risque partout dans le monde, chacun pourrait vivre avec plus de sang-froid des crises telles que l’épidémie de Covid-19. Le nouveau virus de 2020 ne sera pas le dernier. Telle est la première étape de la lutte contre les épidémies à venir : apprendre à vivre avec l’incertitude, au lieu de nous laisser enfermer dans la peur de l’inconnu.

Gerd Gigerenzer

Source : Pourquoi le nouveau coronavirus nous fait-il aussi peur ?

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