Coronavirus : il faut en finir avec la culture du mensonge – Courrier International – 12/02/2020

Le mensonge a joué un grand rôle dans la crise du coronavirus, affirme ce professeur d’histoire chinois, dans une tribune qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Il espère que la jeunesse demandera des comptes et exigera la vérité.

Le printemps est là [selon le calendrier lunaire chinois]. Les vacances d’hiver semblent interminables. La reprise des cours, qui a été retardée, finira par arriver, comme un printemps qu’on n’attendait plus.

L’épidémie de pneumonie liée au nouveau coronavirus fait rage sans que l’on sache quand on en verra le bout. Nul ne sait combien de personnes seront séparées par la mort, ni combien de familles seront détruites. Nous qui allons remonter sur l’estrade de professeur, comment pourrons-nous être comme avant ? Il nous faudra bien dire quelque chose au début du premier cours.

Il faudra d’abord rendre hommage aux défunts, en imaginant leur dernier combat, impuissants, contre la maladie, et exprimer nos plus profondes condoléances. Nous n’avons qu’une vie ; déjà qu’une mort naturelle suscite toujours d’immenses regrets, que dire lorsque cette mort est inattendue et touche des pans entiers de la population ?

Le passé est le lieu de notre identité ; telle une incantation, il nous rappelle à tout instant notre devoir de donner de la voix pour ceux qui souffrent. Le présent est le passé de l’avenir ; avant de donner de la voix pour ceux qui souffrent sous nos yeux, il nous faut rendre un immense hommage aux défunts, et rien d’autre.

Suivre la raison plutôt que l’autorité

Or un hommage sincère commence par une repentance, laquelle prend sa source dans la “confessio” latine, un terme dont le premier sens est celui de glorifier [Dieu, la confession de sa foi] et le second de reconnaître ses erreurs [la confession de ses fautes].

Ces dernières années, nous n’avons su que glorifier, comme un être à une seule face, incapable de réaliser un retour sur lui-même ; de façon directe ou indirecte, volontairement ou non, on s’est rengorgé de quantité de paroles qui, additionnées les unes aux autres, dépassent toutes celles des quarante dernières années [la période de réforme et d’ouverture].

Celui qui se vante ne sait pas regarder la réalité en face, et encore moins la vie dans toute sa pénibilité. La tragique épidémie due au nouveau coronavirus nous impose de revoir les leçons données par le siècle des Lumières, à savoir qu’il faut obéir à la raison humaine et non à l’autorité, quelle qu’elle soit. Un pouvoir sans contrôle, c’est une bête féroce. Une vraie autorité publique doit être incarnée par des fonctionnaires au service des citoyens.

Un poison dans toute la société

Les vantards sont forcés de mentir. Il y a cent ans, l’écrivain Lu Xun déplorait déjà :

Les affaires de la Chine sont dans un état catastrophique !” ; “Les gens, jeunes ou vieux, qui vivent dans une société aussi insensée, quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils pensent, ne peuvent rien faire sans mentir.”

Si l’époque de Lu Xun est depuis longtemps révolue, c’est toujours la même rengaine aujourd’hui : pourquoi tout n’est de nouveau fait que de galéjades ? Pourquoi est-il si difficile de corriger cette manie du mensonge ?

Le mensonge découle d’une volonté d’obtenir quelque chose. Mais il y a pire que le mensonge, c’est l’appareil qui génère des mensonges. Si les philosophes occidentaux se sont intéressés aux mensonges délibérément néfastes, l’épidémie actuelle nous fait découvrir un nouveau type de mensonges, ceux qui partent soi-disant d’une bonne intention.

Nous devrions ériger une stèle en l’honneur des huit médecins qui ont refusé de mentir ; il faut dire leurs noms. De même, il faut dévoiler l’identité des personnes mortes, en refusant toute commémoration anonyme. [Ce texte a été écrit avant la mort de Li Wenliang, l’un des huit médecins en question.]

En ces temps d’épidémie, notre premier cours devra porter sur le refus des mensonges et des vantardises, ce qui implique de mettre en avant le franc-parler. Dire la vérité, c’est toute une histoire émaillée de larmes et de sang ; rechercher la vérité nécessite un certain courage moral, sous un régime démocratique comme sous un régime totalitaire.

L’excentrique Héraclite tançait ainsi ses concitoyens : “Les Éphésiens feraient bien de se pendre tous ensemble et d’abandonner leur ville aux marmots, eux qui ont exilé Hermodore, l’homme le plus précieux d’entre eux, en disant : ‘que nul d’entre nous soit le plus précieux, ou sinon qu’il le soit ailleurs et avec d’autres’ !” [citation des Fragments d’Héraclite]

Est-ce une époque si éloignée ? S’exprimer franchement en salle de cours est devenu un comportement à haut risque. Combien d’enseignants tremblent de peur rien qu’à y penser ?

Tout va changer, tout doit changer

Le vieil Héraclite, aujourd’hui sous terre, savait bien qu’on ne risquait pas de confier la gestion de la cité à des marmots. Mais après la crise du coronavirus, tout sera changé en Chine, ou devra être changé : les jeunes doivent devenir une génération dotée d’esprit critique, et prête à assumer ses responsabilités.

Par conséquent, il ne suffit pas de rendre hommage aux défunts, nous devons aussi rechercher les responsabilités dans cette affaire, sur le plan pénal comme sur le plan politique, et même sur le plan moral. Nul ne peut échapper au couperet de l’histoire. Même si demain est un nouveau commencement, on ne peut excuser le passé.

Source : Coronavirus : il faut en finir avec la culture du mensonge

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